Le 31 aout 2010, dans Le Monde, paraissait un entretien très intéressant avec Hartmut Rosa, 45 ans, professeur à l'université Friedrich- Schiller d'Iéna. Hartmut Rosa est un sociologue allemand qui travaille sur l'acceleration du temps dans les sociétés contemporaines. Ses propos rejoignent un certain nombre d'idées que je développe sur ce blog: nous sommes probablement pris au piège d'une crise de civilisation liée à la distortion entre notre capacité à générer un volume gigantesque de données à un rythme de plus en plus élevé et notre capacité à en extraire la substantifique moelle c'est à dire l'information pertinente.

Pour rebondir sur ce thème et rejoindre ce que j'ai écrit sur la singularité technologique, je me demande si on ne peut pas voir un parallèle entre ce qui est en train de se produire et ce qui s'est produit après la révolution néolithique. 

agricultureEn effet, alors que naivement on pourrait penser que la révolution agricole néolithique apporta à l'Homme un mieux vivre en assurant une sécurité alimentaire, la réalité est plus complexe. Avec la révolution agricole apparurent de nombreuses pathologies liées en particulier à la proximité des animeaux d'élevage mais aussi liées à l'alimentation. La carie dentaire, maladie infectieuse la plus répandue au monde, doit son envolée aux céréales qui apportèrent les sucres nécessaires aux bactéries. Du coup la santé de l'homme post-révolution agricole s'est dégradée par rapport aux chasseurs-ceuilleurs. Il fallut attendre plus de 10000 ans pour que la taille moyenne d'homo sapiens dans nos sociétés rattrappe celle de nos lointains ancètres homo sapiens nomades!

Ce que l'on voit dans nos sociétés post révolution industrielle pourrait bien être similaire. Rien qu'en ce qui concerne notre "santé mentale", la révolution des technologies de l'information ne fait pas que générer des bienfaits. Comme je l'ai déjà développé sur ce blog et comme d'autres l'ont fait ailleurs, l'explosion informationnelle qui en découle ne se traduit pas par une meilleure capacité à appréhender le monde mais bien par une dictature du court termisme et par une forme de fragilisation de notre capacité à maitriser notre destin collectif. Je ne suis pas loin d'être accord avec Hartmut Rosa quand il parle d'une forme subtile de dissolution de la démocratie liée à l'accélération du flux d'information.

bureaucratieLe développement massif d'une sorte de "prolétariat managérial éduqué" mais courrant après le profit, la croissance et le mouvement pour le mouvement sans aucun recul ni réflexion de fond dans les économies indistrialisées est à mon avis le signe le plus clair d'un point de bascule. Nous ne sommes plus dans la révolution industrielle mais nous sommes entrés dans l'après, une ère de mise en tension des sociétés sous l'effet des contradictions générées par la transformation des modes de vie.

Houellebecq ne disait d'ailleurs pas autre chose dans "L'extension du domaine de la lutte": nous sommes passés d'un avenir fait de promesses à un avenir fait d'incertitude et de danger. Dans "Une brève histoire de l'avenir", Attali dénonce exactement cela quand il parle de la montée de la société de surveillance et de l'aliénation des démocraties par le marché qui pourrait aller jusqu'a une dissolution de la nature humaine même.

Si on en revient à la révolution néolithique, il aura fallu près de 10000 ans pour en digérer les conséquences. En effet ce n'est que depuis la révolution industrielle que, pour une partie des communautés humaines (les pays industrialisés grace à la révolution verte), une fraction importante de la population peut se consacrer à autre chose que la production de nourriture via l'agriculture et l'élevage. C'est également vers la même époque que nous avons, par la science, obtenu des outils pour évaluer plus précisément les conséquences de nos actions et de notre mode de vie sur la biosphère. En somme c'est en arrivant au point où nous avons été capables de lancer une autre phase de l'évolution de nos civilisations que nous nous sommes retrouvés capables de pleinement dépasser les conditions de vie issues de la révolution agricole. 

Peut être en sera t'il de même avec la révolution industrielle et son pic d'innovation décrit par Huebner. En donnant comme sous produits un impact de l'homme en désaccord avec la capacité de la planète à régénérer ses écosystèmes (crise environnementale) et en remettant en cause la manière dont notre esprit fonctionne (crise de l'explosion informationnelle), la révolution industrielle va, à mon avis, enclancher une évolution historique qui nous amènera à sortir des modes de vie qu'elle aura généré. 

Vous l'aurez compris: tout ceci s'est déjà produit et se reproduira... Mais la route risque d'être longue et semée d'embuches. 

Pour en revenir au débat "singularité technologique" vs "pic d'innovation", ma vision personnelle est plutot que nous traversons des pics successifs qui génèrent chacun des transformations profondes des modes de vie, des représentations du monde et de notre capacité collective à agir sur celui ci. Après chaque pic suit une longue phase durant laquelle les déséquilibres engendrés par ces mutations montent en tension, génèrent des crises mais aussi des progrès. Durant cette phase, la créativité collective baisse au sens où le nombre d'innovations par unité de temps et de population diminue, ce qui corrobore l'image des pics d'innovation. Mais cette phase de digestion et, en un sens, de déclin engendre sur le long terme un cheminement vers un nouveau pic d'innovation qui permettra de dépasser ou de contourner les difficultés issues de la précédente révolution technique ou de civilisation. Somme toute, la révolution néolithique comme la révolution industrielle ont été des "singularités molles" car l'homme d'avant se sentirait probablement totalement dépassé par l'homme d'après et ses créations. 

Avec ce point de vue, la question posée par les tenants de la singularité technologique consiste juste à savoir quelle sera la prochaine révolution et en quoi elle donnera naissance à quelque chose de fondamentalement différent pour l'humanité.

six_epochs

Je pense que si on veut y réfléchir sans trop déconner, c'est en examinant les potentialités dans les deux domaines dont j'ai parlé dans le précédent post de cette série. C'est ce que j'essayerai de faire dans les prochains posts de la série, lorsque j'aurais récupéré une connexion haut débit et pris un peu de temps pour lire certaines choses...

A suivre...