Peut être avez vous regardé hier les voeux de notre président de la République annonçant que "le cap est fixé : tout pour l’emploi, la compétitivité et la croissance."... Si je n'ai pu vu son intervention en direct, j'ai en revanche pris le temps de la lire intégralement... C'est une figure de style qui forcément à ses limites mais il est intéressant de la rapprocher d'une autre intervention récente.

Je vous invite donc à lire l'édito de Paul Krugman dans le New York Times intitulé "Is growth over ?" et qui discute cette thèse récemment réémise par Robert Gordon, professeur à Northwestern University. La nouveauté est que cette fois, le sujet n'est pas abordé seulement sous l'angle de la limitation des ressources énergétiques ou minérales dont j'ai déjà largement parlé, mais sous l'angle de l'impact des différentes révolutions technologiques sur les sociétés humaines. Après la singularité historique liée à l'utilisation des énergies fossiles, d'abord au travers de la machine à vapeur puis des moteurs à combusion et de l'électrification, vient celle de l'information dont j'ai amplement discuté dans ce blog.

Mais un point important est que le retour sur investissement de cette révolution risque d'être quelque peu décevant: outre le fait que manipuler de l'information ne modifie pas vraiment les flux d'énergie primaire ni même de matériaux, le plus probable est que cette révolution va disqualifier un nombre colossal de travailleurs de part le monde, en particulier chez les "cols blancs". En clair, après avoir écrasé le monde agricole et laminé les cols bleus, cette nouvelle révolution industrielle s'apprête à causer une hécatombe chez les cols blancs. Comme le dit Krugman:

"So machines may soon be ready to perform many tasks that currently require large amounts of human labor. This will mean rapid productivity growth and, therefore, high overall economic growth. But — and this is the crucial question — who will benefit from that growth? Unfortunately, it’s all too easy to make the case that most Americans will be left behind, because smart machines will end up devaluing the contribution of workers, including highly skilled workers whose skills suddenly become redundant."

Le plus probable est que cette évolution commencera pas toucher le bas de l'échelle des "cols blancs": ainsi les centres d'appels seront remplacés par des systèmes automatiques dont Siri n'est que le préfigurateur... Si ce n'est par les descendants de Siri, le mouvement de fond est déja enclanché par la délocalisation des centres d'appels. 

L'autre secteur à souffrir sera le commerce de détail des grandes chaines de vente concurrencé par Amazon qui vous fournit une petite application pour smartphone vous permettant de scanner le code barre d'un produit en magasin afin de comparer le prix de l'enseigne avec le prix Amazon... Cette stratégie "Amazon écrase les prix et vous le fait savoir" ne va pas tarder à porter ses fruits: la France devrait ainsi se réveiller avec une sérieuse gueule de bois lorsque la FNAC annoncera sa faillite, ce qui ne devrait plus trop tarder... 

Comme l'affaire de LIP a sonné le glas symbolique de la classe ouvrière en France, la chute de la FNAC pourrait être le pendant pour les classes moyennes tertiarisées de l'héxagone. Ces dernières vont alors réaliser que l'avenir révé pour leurs enfants (en gros devenir vendeur bien payé de produits fabriqué ailleurs à très bas cout) est en train de s'effondrer conformément à ce que Krugman... Je vous laisse imaginer l'impact électoral....

Quant aux emplois plus qualifiés et créatifs: ben demandez aux ingénieurs et chercheurs de chez Sanofi, de Peugeot-Citroen, d'Alcatel-Lucent, de Texas-Instruments (Nice), de Motorola (Toulouse) en cours de licenciement comment ils voient l'avenir... Ca c'est la seconde lame du rasoir qui va ratiboiser les cols blancs: la concurrence des cerveaux nouvellement formés (souvent par nos soins) dans les pays émergents. Tiens d'ailleurs, j'oubliais le centre Motorola de Rennes qui cherche un repreneur dans la bonne humeur:

Ce qui se dessine donc c'est que la singularité technologique liée aux technologie de l'information ne va pas forcément créer plus de richesse (en particulier dans un contexte de limitation des flux physiques) mais va bousculer des pans entiers de la société jusque là relarivement épargnés par le chomage, avec les conséquences récessives que l'on imagine... Du coup, comme dit Krugman, le cap de notre président est loin derrière l'horizon:

"The point is that there’s good reason to believe that the conventional wisdom embodied in long-run budget projections — projections that shape almost every aspect of current policy discussion — is all wrong."

Et là où je rejoins le président, c'est que la cote d'alerte est sur le point d'être atteinte chez les jeunes... D'ailleurs aux USA, elle est en train d'être dépassée (source): les jeunes diplômés connaissent maintenant un taux de chomage comparable aux taux de chomage des non diplomés de plus de 25 ans... C'est un basculement historique qui signifie ni plus ni moins que le rendement économique d'une partie significative de l'enseignement supérieur américain est devenu nul... 

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Bref, l'année 2013 promet d'être mémorablement difficile: un monde s'effondre sans que l'on sache quelle tête aura le nouveau... Enfin ça va toujours mieux en le sachant à l'avance non? Bonne année quand même!