Faire du ménage a parfois du bon: en triant mes mails, je viens de tomber sur un grand débat sur le théme "Faut t'il enseigner en anglais?"... En l'occurence, il s'agit d'enseignements en M2... Lancé par le responsable du M2, la question a soulevé nombre de réponses. Avant toute chose, remettons les choses dans le contexte: notre M2 est basé à Lyon et s'adresse à un public majoritairement français, avec quelques étudiants étrangers qui ont fait la démarche volontaire de venir s'inscrire à Lyon, grande ville typiquement française et qui, à ma connaissance, entend le rester. 

Au niveau des enseignants, il y a d'une part des enseignants dont le français est la langue maternelle et ceux dont ce n'est pas le cas. Dans ces derniers cas, l'anglais n'est pas toujours (et même le plus souvent) pas la langue maternelle. Donc en clair, pour quasiment tous les enseignants, l'anglais est une seconde langue certes pas trop mal à bien maitrisée, mais quand même une seconde langue.

Nous nous targuons tous d'être plus ou moins bilingues du fait de quelques années passées à l'étranger et d'une pratique de l'anglais comme langue de travail mais bon, même après un an aux USA et si mes notes de travail sont en anglais depuis des années, je sais que ma maitrise de l'anglais n'est pas comparable à une langue maternelle. D'ailleurs, à Boston, les gens que je croisais devinaient très vite d'où je venais: "Of course, you have such a french accent!"...

L'écrit laisse le temps à l'esprit de lisser l'expression et de la nuancer. Mais à l'oral, en vivant dans un bain francophone, en direct devant 30 étudiants et après 1h40 de cours, je ne suis pas sur de conserver la même capacité à nuancer mon expression... et je pense qu'il en est de même de mes collègues à l'exception bien sur des sujets de sa gracieuse Majesté et des citoyens des USA, lesquels ne sont pas légion chez nous.

Bref, le bon sens dicterait pour les francophones de ne passer à l'anglais que devant un auditoire majoritairement non francophone (ce qui veut dire en pratique conserver le français) et pour les non-francophones et non anglophones de faire comme ils le sentent le mieux vu que de toutes façon, ils s'exprimeront dans une seconde langue... C'est d'ailleurs ce qui ressort du sondage lancé par le responsable du M2. What a surprise!

Mais ces questions linguistiques sont au milieu scientifique ce que le mariage gay et les rythmes scolaires sont à la société française, à savoir une source inépuisable de débats sur les principes et de prises de positions bien tranchées... et donc de franches tranches de rigolade. 

Ceci dit, même si certains trucs me font rire, ils me font aussi réfléchir... Permettez moi donc de partager quelques éléments de réflexion à partir de certains arguments: 

"Nos étudiants, quand ils vont au cinéma, une fois sur deux (ou plus!) c'est du VO en anglais - je crois qu'ils comprennent aussi très bien que la VO de la recherche qu'on voit en M2 est en anglais."

C'est sur, l'argument est imparable.

Sauf que quand je l'ai lu, j'ai eu comme une vision: "Plus belle la vie" joué en anglais par les comédiens marseillais français. Non que je veuille comparer notre Master Recherche (avec majuscules) avec ce produit de la sous culture issu de l'esprit "d'enfants du rock débile, d'écoliers de la vulgarité pédagogique, de béats de Coluche et Renaud nourris de soupe infra idéologique cuite au show-biz, ahuris par les saturnales de "touche pas à mon pote", et, somme toute, les produits de la culture Lang" (Louis Pauwells, Le Figaro, 1987). Non, loin de moi ces pensées dévalorisantes d'autant plus que je me dis que si Balzac avait vécu de nos jours, il aurait probablement été un des scénaristes. Et puis, comme aurait pu dire Barbara, peut être que si j'avais été Allemand, j'aurais imaginé Derrick joué en Mandarin par les commédiens teutons. 

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Mais je m'égare et revenons donc à nos moutons: cette image s'est imposée à moi en un instant et très naturellement... Or il faut parfois savoir écouter ses intuitions: cette vision un peu décalée, limite psychédélique, était peu être un signal de mon subconscient pour me rappeler mes propres limites linguistiques et mes origines franchouillardes... A moins que mon inconscient n'ait voulu me rappeler qu'une pensée scientifique est aussi le produit d'une longue histoire culturelle et que dissoudre cela dans le "broken english" qui est "l'esperanto de tous les scientifiques" pose quand même question.

Alors, sommes nous juste des répétiteurs d'un savoir désincarné entreposé dans les bibliothèques ou les mémoires d'ordinateurs ou bien sommes nous aussi les vecteurs d'une culture, d'une histoire et d'une vision du monde patiemment constuite au fil des siècles? To be, or not to be: that is the question: Whether 'tis nobler in the mind to suffer the slings and arrows of outrageous fortune, or to take arms against a sea of troubles, and by opposing end them? (William Shakespeare, Hamlet, 1603). 

Encore un de ces débats entre anciens et modernes qui pourrait déclancher moultes trolls prises de positions. Mais j'aimerais justement ne pas avoir à choisir entre repli traditionnaliste et tropisme hypermoderne. J'aimerais ne pas avoir à passer pour un vieux crouton si je cause français en cours comme j'aimerais ne pas avoir à causer en anglais de conserve pour faire "international"... Bref, j'aimerais pouvoir trouver moi même le juste équilibre et c'est précisément ce que l'emploi de ma langue maternelle me permet de faire en particulier en termes d'innovation sur le contenu. Mais peut être ne suis-je que l'aventurier d'une cause perdue, le fouet et le chapeau poussiéreux en moins:

"Comme je vois, c'est l'esprit d'aventure qui nous manque.  Moi, je pense que c'est mieux d'enseigner sans trop de nuances."

Là c'est sur, quand je relis ce que j'écris sur mes cours de L3, je me sens carrément en décalage... voire en opposition de phase. Ceci étant, si tout les cours étaient comme celui que Natacha et moi donnons, les étudiants partiraient probablement en courrant. Car précisément, tout le monde n'a pas envie d'étre amené au bord du gouffre pour un grand bond en avant à chaque fois qu'il rentre dans un amphi. Bref, comme on dit dans ma campagne profonde: "A chacun son métier, les vaches seront bien gardées"... 

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Evidemment, il ne faut pas voir dans ce proverbe une quelconque assimilation des étudiants à du bétail. C'est précisément parce que nous avons affaire à un ensemble d'êtres humains avec des personalités, des envies et des attentes différentes qu'il faut une offre diversifiée avec des enseignements "classiques" et d'autres qui le sont nettement moins. Et la question linguistique est à voir sous le même angle: une offre mixte en adéquation avec ce que les enseignants sentent le mieux sera préférable à une uniformité qui les met mal à l'aise. Last but not least, à nous de les encourager à lire des articles et des livres en anglais et à regarder des séminaires voire des cours en anglais sur Internet.

Finalement, le grand truc qui sous-tend la question linguistique, c'est la peur de ne plus être attractifs pour les étudiants... Comme dirait Houellebecq, c'est l'extension du domaine de la lutte au domaine universitaire dont la grippe le classement de Shangai n'est qu'une manifestation. Mais suffira t'il de faire nos enseignements en anglais pour empécher nos campus de se transformer en terrain vagues où une poignée d'universitaires en gilets élimés enseignera les restes d'un savoir ancestral à quelques âmes égarées? Là est la question..

Mon avis là dessus est trop nuancé pour être exprimé dans ce post déjà trop long... J'en parlerai donc une prochaine fois.

Stay tuned!

PS: Pas mal comme cliffhanger non?