Depuis deux jours, le débat fait rage autour d'un amendement demandant la suppression de la qualification nationale au recrutement des enseignants chercheurs en France. Pour mémoire, la qualification est une préselection sur dossier par des commissions élues (le CNU) qui permet de filtrer les candidatures aux emplois de maitres de conférences et professeurs des universités. Il y a environ une cinquantaine de sections disciplinaires qui effectuent ce filtrage sur des critères qui leurs sont propres. Une fois que vous êtes qualifié dans une section, vous pouvez candidater dans n'importe laquelle: la qualification est un ensemble de "portes" qui débouchent sur un même hall.

Au départ pensée comme une sorte de filtre permettant de lutter contre le localisme et le clientélisme des recrutements universitaires, la qualification pose un certain nombre de problèmes:

  • La France est le seul système disposant d'un tel filtre et des candidats étrangers, souvent très compétents, se font bêtement recaler parce qu'ils ne sont pas briefés sur la manière de rédiger son dossier pour que ça passe. 
  • L'efficacité du filtre est à relativiser: il suffit d'être qualifié dans une section pour pouvoir postuler dans n'importe quelle section. De plus, en concentrant l'analyse des dossiers sur 40 commissions de 30 personnes, il est peu réaliste d'espérer que ces dernières aient le temps d'aller au fond des dossiers. Les critères sont donc relativement simples: le candidat a t'il une liste de publication atteignant tel critère et a t'il une expérience d'enseignement suffisante?
  • L'existence d'un tel contrôle a priori a pour corrolaire l'inexistence d'un contrôle a postériori... A une époque (années 90), le CNU était sollicité pour un contrôle a posteriori des listes de candidats retenus par les commissions de recrutements universitaires. Ce contrôle a posteriori avait l'avantage de porter sur moins de dossiers... Par contre retirer un candidat d'une liste impliquait de désavouer des collègues, avec la barrière psychologique que cela implique.

En pratique, que perdrait t'on à supprimer la qualification? Pas grand chose à mon avis... Dans un bon nombre cas, les commissions de recrutement font un travail tout à fait correct. Il faut dire que l'inflation du vivier de candidats de bon niveaux liée d'une part à l'amélioration des formations doctorales et d'autre part à la circulation internationale des talents font qu'on n'est plus du tout dans la situation des années 60 ou 70 où le mandarinat poussait les professeurs à recruter leurs disciples pour "faire école" ou "faire tourner la manip" au détriment parfois (voire souvent) de leurs compétences scientifiques et/ou pédagogiques.

Il n'en demeure pas moins que le danger de dérives subsiste mais je pense que c'est pas une analyse a postériori qu'on le combat le mieux. Une université ne peut pas se permettre une politique de recrutement caviardée si par ailleurs, celle ci est exposée au grand jour. La publication des classements par les commission et des candidats finalement retenus, sur le modèle de ce que font la SMF et la SMAI en mathématiques, est de loin le meilleur garde fou. Contre le recrutement local, les mathématiciens utilisent un indicateur simple, "l'Indice de Mobilité Académique" qui permet de voir rapidement si un département tend au recrutement endogame ou au contraire est irrigué par des gens venus de l'extérieur.

On pourrait donc très bien remplacer la qualification par un autre dispositif d'amélioration de la qualité des recrutement qui responsabilise plus les universités (censées être autonomes dans leur recrutement) et basé sur:

  • La publication par le CNU de critères indicatifs minimaux pour le recrutement des enseignants chercheurs (en gros ceux qu'ils utilisent en interne). 
  • La publication des classements par les commissions de recrutement et d'un indice de mobilité académique sur le modèle de ce qui se fait en mathématiques. 
  • Et enfin, si ce n'est pas trop lourd, une évaluation a postériori de la politique de recrutement de chaque université tous les quatre ans par le CNU. Cette évaluation peut avoir des conséquences car si les universités sont autonômes, elles le sont dans certaines limites: le ministère donne son feu vert à la publication des emplois et les promotions des professeurs se font en partie via le CNU.

En fait, aucun système n'est parfait. Le point n'est donc pas tant de chercher à monter une usine à gaz mais de de choisir ce qui permet les meilleurs chances d'améliorer la qualité du processus de recrutement. A mon avis, la transparence et la publication des données est encore le plus efficace pour détecter et exposer les dérives (et donc les combattre).