Ce week end est sorti une tribune dans Libération sur la crise des universités... Et en fait, c'est un des rares texte qui présente un diagnostic pertinent sur le problème non pas de l'université mais de l'enseignement post-bac en France dans son ensemble. Le premier point point à avoir à l'esprit c'est le glissement massif qui s'est produit dans le post-bac sur les 20 dernières années: c'est le secteur extra-universitaire (prépas + écoles, IUT, BTS) qui voit son public croitre alors que l'université stagne voire, dans certains secteurs, décroit. Comme le soulignent les auteurs et comme me l'avait souligné un membre de la Guilde des Doctorants actuellement vice président d'une université lyonnaise, une partie de ce secteur extra-universitaire est en fait constitué d'écoles et prépas privées. Comme le disent les auteurs de la tribune: "Globalement, le poids de l’enseignement supérieur privé dans les effectifs étudiants est passé de 13% dans les années 1990-2000 à 18% aujourd’hui!"

Le bilan net est qu'une partie croissante des classes moyennes paye deux fois l'accès de ses enfants à l'enseignement supérieur: une première fois par l'impot (comme tout le monde) et une seconde fois par les droits d'inscription dans les établissements privés où ils envoient leurs enfants. On peut certes retorquer que c'est leur choix mais si ce phénomène continue à se développer, les ressources des ménages ayant tendance à diminuer en moyenne (la croissance ne reviendra pas assez fort pour garantir une augmentation du PIB par personne), ca va finir par poser problème... 

Autre élément susceptible de déclancher une prise de conscience: la faillitte non rattrapable de quelques universités... C'est d'ailleurs le scénario privilégié par les auteurs de la tribune: "Le nouveau contexte budgétaire est en train de faire bouger la situation. Les universités, globalement épargnées par les restrictions budgétaires sous la présidence Sarkozy, ne le sont plus aujourd’hui. [...]. Cette contrainte budgétaire est en train de mettre les universités en faillite."

Le risque donc est que notre système d'enseignement supérieur soit perçu comme insupportablement inefficace par toute cette population qui aura payé deux dois... Et donc, qu'à l'occasion d'une alternance un peu foireuse, on bascule sur un modèle financé par l'usager et non pas l'impot. Evidemment, les classes moyennes qui auraient voulu cela en seront les grands perdants mais ce ne serait pas la première fois que les classes moyennes d'un pays avancé font une bourde stratégique (USA 2004), autrement dit 'votent avec leurs pieds' pour reprendre un mot des auteurs de la tribune.

Ceci étant, l'évolution dans l'enseignement supérieur n'est pas un mal en soi: si on imagine une université qui aurait en son sein toutes possibilités de formations, depuis les universitaires classiques aux formations de type prépa, BTS, IUT, école d'ingénieur ou de commerce, il n'y aurait pas de problème. On assisterait simplement à l'évolution des demandes étudiantes et de l'offre au sein de cet établissement. Et c'est sans aucun doute ce que toutes les universités des pays avancés ont connu sur les 25 dernières années... 

Le problème en France vient en fait du cloisonnement de l'enseignement post-bac en secteurs qui ne sont pas coordonnés, dépendent de ministère différents et ont donc des budgets différents, ne peuvent redéployer leurs ressources financières, immobilières et humaines. Les conséquences se font sentir en terme de capacité à faire évoluer l'offre de formations mais aussi en termes d'orientation: les différentes officines se faisant concurrence, les familles sont laissés face à une information partielle et partiale, chacun voyant midi à sa porte avant l'intéret de l'étudiant. Cette situation confuse a contribué à renforcer l'angoisse des familles et conduit des générations d'étudiants à s'orienter plus en fonction d'un classement du Figaro Magazine que d'une rééle information en provenance des institutions d'enseignement supérieure étayée par leur connaissance globale du marché de l'emploi qu'elles ciblent.

A l'inverse, un modèle à l'américaine d'université réélement polyvalente, capable d'offrir l'ensemble de la palette de formations, serait plus à même d'évoluer continuement et de proposer une véritable aide à l'orientation appuyée sur la connaissance de l'ensemble de son offre pédagogique (y compris en terme de passerelles et soutiens) et des débouchés...

Lors des Etats Généraux de la recherche en 2004, puis ensuite en tant que vice président de l'ANDES, j'en étais arrivé à la conclusion que le décloisonnement de notre enseignement supérieur pouvait apporter un réél plus. J'en ai d'ailleurs déjà parlé dans ce blog... Mais du temps a passé. Je pense que l'on a loupé un moment historique.

A l'époque, il y avait encore quelques marges de manoeuvre et le fait d'avoir réussi à mobiliser la communauté universitaire était une chance sur laquelle il fallait s'appuyer. Mais au lieu de cela, chacun a tenté d'instrumentaliser ce moment pour son propre agenda... D'un coté un certain nombre d'idéologues opportunistes qui ont vu dans l'élection de 2007 le moyen de faire passer leurs vues et de "séparer le bon grain de l'ivraie" dans les labos (eux même se proclamant bien sur du bon coté de la frontière), de l'autre des néo-plus-ou-moins-gauchos qui se sont crispés sur des positions de principe au lieu de cibler les "ultras" en proposant une rééle évolution réaliste mais ambitieuse du système. Et enfin, en se focalisant exclusivement sur l'aspect recherche, on oublia tout simplement de réformer l'enseignement supérieur. En revanche, le politique n'oublia pas de refiler le bébé de l'implosion à venir des finances universitaires à ceux et celles qui le réclamaient à grand cri, à savoir les présidents d'universités. 

Il n'en fallait pas plus pour que le reste de la communauté universitaire fasse ce que tout "marécage" fait dans ce genre d'aftermath vaseux, à savoir tenter de sauvegarder les meubles au jour le jour... On assista donc à un long marathon à l'échalotte consistant à un mouvement de réponse aux multiples appels d'offre que ce grand chamboulement engendra. Tout cela se traduisit certes par des moyens en plus mais aussi par une complexification sans précédent du paysage entre "plan campus", "ANR", "instituts Carnot", labex, idex et autres rollex dont j'ai déjà parlé.

Mais l'architecture de notre système d'enseignement supérieur est resté le même: toujours la dualité prépa + grandes écoles/universités. Toujours la même incapacité à proposer un service d'orientation issu du supérieur et qui permette d'éclairer réélement les familles. Et toujours la même régidité induite par le cloisonnement. En clair, les problèmes structurels sont restés identiques.

Je n'ai guère d'illusions sur la suite du feuilleton: je vois bien que mes collègues ne sont plus mobilisés par ces enjeux. La douche d'argent du financement sur projet donne l'illusion que tout va bien à ceux qui auraient l'aura et l'autorité pour catalyser une évolution en profondeur et condamne les laissés pour compte des appels d'offre à garder le nez dans le guidon pour pouvoir continuer à assurer le service public de recherche et d'enseignement supérieur. Même, les profs de prépas sont sortis de la dernière velléité de réforme avec un sentiment que tout pourra continuer comme avant... L'ensemble du système d'enseignement supérieur français est donc en "vol ballistique" jusqu'au prochain choc.

Je ne sais pas d'où l'onde de choc viendra et quelle forme précise elle prendra. Mais je me dis que le débit des tuyaux du gisement Ghawar ou des milliers de puits forés dans le sous-sol des Etats-Unis pourrait bien nous donner une indication de la fin de la récré... A moins que ce ne soit le résultats des urnes en mai 2017, un accès de nervosité en mer de Chine ou un gros problème venu du trading ultra-rapide. Mais peu importe vu que dans tous les cas, l'état final sera en gros le même...

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[Crédit: rouen52]