Comme à chaque campagne présidentielle, la question écologique revient sur le tapis sous la forme d'une question: "Pour ou contre l'énergie nucléaire ?"... Certes, on habille cela de plus ou moins d'enrobage sur la transition énergétique (qui est une vraie question) mais on sent que le poids de cette question du nucléaire pèse lourd dans les habitudes politiques.

Presque tous les candidats qui annoncent une sortie du nucléaire utilisent le même argumentaire:

- on ne sait pas se prémunir au mieux du risque (l'accident de Kukushima s'est produit dans un des pays les plus avancés et les plus robustes technologiquement et en terme d'organisation)

- le niveau de risque est intenable au niveau de la société toute entière (cf ce que va couter Fukushima)

- il faut donc éliminer au plus vite le dit risque comme les Allemands l'ont fait.

C'est malheureusement un raisonnement à courte vue. Comme on disait dans ma campagne natale, la peur n'évite pas le danger. A mon avis, cette sagesse populaire prend tout son sens sur la question énergétique et plus généralement écologique car d'autres dangers bien plus terribles qu'un accident nucléaire rodent. Ils proviennent de la conjonction des 4 faits suivants: 

1) Une partie de l’humanité a atteint depuis environ un siècle le stade “nabab” où chaque personne dispose en permanence environ 100 à 150 esclaves mécaniques qui sont à 80% alimentés par des énergies fossiles carbonées. Ce sont nos pays dits avancés. C'est une vérité qui dérange mais chacun d'entre nous, y compris celui ou celle qui ne dispose que des minimas sociaux, bénéficie de la force de travail de dizaines d'esclaves mécaniques et jouit donc d'un standard de vie inédit dans l'histoire humaine. Cela nous permet d'avoir une espérance de vie au delà de 70 ans, l'éducation pour tous, la démocratie, du temps libre et une société libérale au niveau des moeurs. 

2) L’autre partie de l’humanité, après s’être progressivement affranchie de la férule de la partie “nabab” (ce fut la décolonisation) aspire maintenant à un confort de vie comparable: ce sont les pays du Sud. Ils ont d’ailleurs déjà commencé ce mouvement pour certains d’entre eux et n'ont aucune envie de l'arréter. Ce mouvement, dans lequel les "nababs" ont payé le développement des pays du Sud au travers de l'achat de produits manufacturés à coût contenu a été appelé la mondialisation et il a permis a des centaines de millions de personnes de sortir d'une misère noire.

3) Il existe assez de combustibles fossiles carbonés sur Terre pour amener toute l’humanité au stade “nabab” pendant un temps (peut être un ou deux siècles) mais le climat n’y résistera pas. Si nous brûlons tout le gaz, tout le pétrole et tout le charbon extractible avec les méthodes actuelles, nous créerons un monde invivable pour nos petits enfants. 

4) Nous n’avons pas résolu le problème du stockage de l’énergie qui permettrait d’alimenter nos esclaves mécaniques par des énergies renouvelables. Il n’y a actuellement pas de solutions, même en laboratoire, dont on peut penser qu’elle puisse s’extrapoler en une solution universelle à grande échelle. Donc ca veut dire au minimum 50 ans d’attente si on trouve demain une solution miracle. Mais en tant que physicien, j’ai des doutes sur ce dernier point... à ma connaissance, nous n'avions rien en physique fondamentale qui laisse penser qu'il existe une solution miracle (alors que dès les années 40, on a compris qu'il était possible d'extraire des quantités d'énergie considérables de certains minerais par des travaux de physique fondamentale).

Alors que faire ? Nous avons à mon avis deux classes de solutions, deux voies historiques:

La première consiste à utiliser toutes les ressources de notre technologie et de notre éducation pour transiter vers un mode plus soutenable. Ca veut dire pour les pays les plus avancés consommer moins mais aussi et surtout sans carbone. C’est dans ce cadre que le nucléaire a sa place même si ce n’est pas la solution universelle: c’est un élément de la solution avec les renouvelables, la sobriété heureuse et le planning familial. Certes, il y a des risques technologiques liés au nucléaire (et aussi aux grands barrages, au stockage du CO2) mais le risque lié au nucléaire n’est rien, absolument rien, comparé à celui lié au climat qui partirait en sucette.

La seconde consiste à diminuer fortement les autres termes de l’équation à savoir l’empreinte carbone d’une partie de la population et éventuellement la population elle même. Accessoirement, on pourrait revenir à une ressource d’énergie on ne peut plus renouvelable: l’Homme… Ce n’est pas nouveau car après tout l’esclavage n’a été aboli que très récemment et a longtemps été un moyen de concentrer l’énergie au service d’un Etat ou d’un groupe. Mais ici, je ne parle pas d’un esclavage à l'ancienne lié au fait que l’on avait pas d’autre accès à l’énergie que l’énergie des animaux, des hommes et des moulins à vent. Je parle de l’esclavage comme moyen de contrôle démographique et écologique dans un monde fini dominé par une classe dominante disposant de machines ou de tout "bâton" assez gros pour imposer le respect. Un tel projet a déjà été exploré et même formalisé au 19ème siècle puis mis en application au siècle passé avec des moyens certes industriels mais limités par rapport à ce qu'on saurait faire aujourd'hui: c’était le projet des nazis. 

Ces deux voies, bien que très différentes, ont un point commun: elles supposent une volonté politique forte. L’une et l’autre comportent des risques et difficultés mais elles dessinent chacune une perspective historique claire. Choisir entre les deux est une question morale et politique.

On pourrait aussi éviter d’avoir à prendre des risques et, je le dis franchement, c’est ce à quoi nous jouons sur Terre en ce moment. 

Le problème c’est, comme beaucoup de gens en sont conscients, qu’on s’enfonce lentement dans une dégradation environnementale qui pèse sur les sociétés humaines. On le voit bien: la pression est déjà là et elle se fait sentir. Nous sommes déjà en train de griller nos cartouches énergétiques en ne faisant pas la transition (qui nécessitera de l’énergie et des ressources) et plus nous attendons, plus il devient difficile de prendre le problème à bras le corps.

Tot ou tard, nous risquons de voir une partie de l’humanité opter pour la seconde solution lorsqu’elle comprendra que la première solution devient de plus en plus difficile. 

Plus nous attendons, plus nous prenons aussi le risque d’un effondrement partiel mais significatif à l'échelle planétaire. Il sera lié à des disruptions alimentaires ou à des maladies émergentes. Dans ce cas, la partie restante se retrouvera, même si elle ne le souhaite pas, de facto embarquée dans la seconde solution. Je ne parle pas de ce qu’on voit au niveau du Soudan, de l’Afghanistan ou de la Syrie mais plutôt à quelque chose qui serait la fusion de ces calamités avec un truc du niveau de la peste noire qui ravagea l'Europe au moyen age. Et en fait c’est ce qui est au bout de la route si nous ne faisons rien... C'est assez bien décrit dans le petit documentaire fiction “Earth 2100” qui me parait assez réaliste sur ce qui pourrait se passer:

Earth 2100 with subtitles

Si nous en arrivons là, peu importe qu’une partie des réacteurs nucléaires partent en Fukushima. L’ensemble de la civilisation sera en train de sombrer dans un magma infâme et dans la barbarie…  Ce sera la fin non pas du monde, mais de l'espoir. Et ça c'est bien plus grave encore.

Mon avis sur la question du nucléaire est donc simple: la question n'est pas de savoir si nous risquons ou pas de nous bruler en ouvrant ce cadeau prométhéen qu'est l'énergie nucléaire car la boite à déjà été ouverte. Sur le long terme, nous sommes devant le choix entre la solution (1) et la solution (2): Ghandi et les Lumières d’un coté, Spencer et Hitler de l’autre. C'est cela là vraie question.

Alors quand on vous demande si vous êtes pour ou contre le nucléaire, demandez vous d'abord si cela nous rapproche de la solution (1) ou de la solution (2). Et après, en pleine connaissance de cause, faites votre choix...

GandhiHitler