Il y a dans cette campagne présidentielle quelque chose d'artistique... comme une sorte de tableau sombre et pourpre qui représenterait l'incendie de Rome tel que le Néron de la légende aurait pu le contempler depuis la terrasse de sa villa romaine. A ceci près qu’avec Marine Le Pen dans la course, c'est comme s’il avait été peint avec une peinture vénéneuse qui pouvait tuer tous ceux qui le manipuleraient sans précaution comme le tome perdu de la poétique d'Aristote dans le Nom de la Rose…

Comme toute oeuvre d’art digne de ce nom cette campagne illustre les passions humaines au travers d'une galerie de personnages qu'un de nos plus grands écrivains n'aurait pas renié! Car certains candidats semblent tout droit sortis de la Comédie Humaine de Balzac, avec tout ce qu'elle charrie sur notre histoire, nos passions et notre psychologie collective.

Ces derniers jours, c'est un notable de province, un jeune homme bien né d’un père notaire et d’une mère historienne, tous deux gaullistes, qui devint à 26 ans député d'une vieille province de France, pas très loin de la Touraine d'où je viens, qui occupa le devant de la scène… Comment ne pas voir dans la révélation de son amour immodéré pour l'argent l'avarice de Félix Grandet ou de Minoret Levrault ? Comment ne pas voir dans ce mélange entre traditionalisme catholique, conservatisme social et assurance de caste l'attachement viscéral de l'abbé Troubert à l'ordre social établi ? Nous venons de découvrir que derrière le technophile François Fillon qui prétend incarner l’avenir de la France se cache en fait François de Beaucé: 40 ans de baronnie politique dans la Sarthe (avant de rechercher la sécurité d’un cossu arrondissement de Paris), pater familias avec femme (au foyer) et enfants (étudiants) copieusement salariés par les deniers de la République, homme de réseaux entre gens du même monde avec son fan club mélange de catho-tradis et de grands patrons issus de la vieille économie administrée à la française… Bref, derrière ces austères sourcils se cachait un monument politique à la française, une sorte de personnage Balzacien à la force de caractère peu commune et qui allait entrainer la totalité du camp conservateur dans une bataille tectonique comme seule notre pays sait les inventer.

Car déjà chez Balzac, l’ancien monde des castes de l’ancien Régime, ce nuage diffus qui s’était constitué au fur et à mesure que la France se drapait d’un long manteau de chateaux, d’églises et de cathédrales, était déjà en train de se faire bousculer par une nouvelle classe, celle des marchands, des gros artisans et banquiers. Dans cette France post-révolutionnaire et déjà pré-industrielle de la Comédie Humaine, le monde qui venait n’appartenait déjà plus à la Noblesse ni au Clergé mais à ceux et celles qui allaient régner sur les usines, les magasins, les voies de chemin de fers et la bourse. 

De ce nouveau monde, le plus représentatif est probablement Eugène de Rastignac que l’on découvre dans Le Père Goriot. Eugène de Rastignac, c’est un jeune provincial issu d’une famille de la petite bourgeoisie de province monté à Paris vers la vingtaine et qui peu à peu s’introduit dans le grand monde, dans cet enfer dépeint par Balzac où règnent déjà l’Argent et le Pouvoir. Rastignac, c’est celui qui à la mort du père Goriot, contemplaParis tortueusement couché le long des deux rives de la Seine... Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel et dit ces mots grandioses : "A nous deux maintenant"". Plus tard, après avoir été l’amant d’une femme plus âgée que lui dont il épousa sa fille, il devint banquier puis se lança en politique et devint Pair de France… Ca ne vous rappelle personne ? Allons allons… c’est assez évident.

Mais pour comprendre Rastignac, il faut savoir qui sont ses parents. 

Sa mère symbolique c’est d’abord la Révolution française, le roturier qui se hisse au plus hait par son travail, sa ténacité et son sens des affaires à la différence du noble qui doit tout à sa naissance. Rastignac lui doit son idéalisme et sa volonté qui le conduiront à traverser les barrières de castes de l’ancien Régime.

Son père, c’est Vautrin, personnage au passé trouble et aux multiples identités, qui réapparait de roman en roman comme ancien forçat, abbé puis ambassadeur et enfin prêtre. Ce double cynique et manipulateur de Jean Valjean, est un homme de l’ombre qui n’a de cesse de créer celui qui saura réussir et être son instrument dans le beau monde et qui n’hésitera pas à renier celui qui le déçoit. Vautrin, c’est une couche de jovialité et de positif sur un coeur de noirceur et de haines recuites qui font les parrains de toutes les grandes mafias. Mais l’analogie avec le Parrin s’arrête là car Vautrin, ce n’est pas Don Corleone dont le rôle est déjà pris, avec une certaine classe il faut le dire, par notre ancien président. Dans cette campagne, Vautrin c’est une entité plus abstraite et éternelle: Vautrin, c’est le mauvais génie de la politique qui pousse les hommes et femmes de pouvoir à mettre bas leur créature lorsqu’ils sentent que leur temps est passé. Car dans notre monde, comme dans la Comédie Humaine, Vautrin n’a pas un seul visage mais plusieurs: ce visage, c’est Pompidou tuant Chaban, Chirac tuant tous les quadras du RPR ou plus récemment Mitterand tuant Rocard… Au fond, Vautrin, c’est le coté sombre des grands partis historiques, ces léviathans de la République, à sécréter dans l’acide des héritiers pour survivre au temps qui passe. Et comme Rastignac échappe à son créateur dans la Comédie Humaine, Macron a échappé à son créateur dont le visage, sur ce coup ci, fut incarné par l’actuel Président de la République. 

Et quand une de ses créatures lui échappe, le mauvais génie donne naissance à d’autres créatures plus conformes à sa volonté de perpétuer ses rêves. Comme Vautrin créa Lucien de Rubempré. Comme Rastignac c’est un jeune provincial d’extraction modeste monté à Paris pour réussir mais qui ne sut pas s’émanciper de son créateur. Car l’histoire de Lucien de Rubembré, c’est avant tout celle d’un looser qui pour plaire à tout le monde, est le champion des mauvais choix, des positions inextricables et des amitiés mal choisies. C’est l’esclave de désirs multiples et contradictoires qui se retrouvera piégé par Vautrin comme une mouche dans une toile d’araignée. Lucien de Rubempré c’est l’ambitieux trop obséquieux, l’apparatchik d’avant la Nomenklatura, bref c’est Benoit Hamon avant l’heure.

La galerie ne serait pas complète sans le dernier protagoniste de cette campagne, à savoir Jean-Luc Mélanchon. Evidemment, Mélanchon c’est le vengeur, celui qui à juré de détruire tous ceux qui lui ont tout pris. Et là on pense évidemment au comte de Monte Cristo! Sauf que c’est Alexandre Dumas qui à écrit cette histoire… mais fort heureusement, on trouve de tout dans les 2500 et quelques personnages de la Comédie Humaine! Mélanchon, c’est un peu la cousine Bette, cette vieille fille qui s’applique à détruire méthodiquement sa famille par jalousie envers sa cousine Adeline qui supporta les frasques de son vieux mari libertin en échange de fortune et position sociale. Tout comme la cousine Bette, Mélanchon fera tout pour détruire sa famille politique mais n’y arrivera sans doute pas. Je n’aime pas ce qu’est devenu le PS mais il y a en France une place pour un grand parti de gauche de gouvernement et la nature à horreur du vide. Mélanchon finira donc par s’étouffer de rage après avoir été battu par Hamon ou, si ce n’est pas le cas, quand la place qu’il convoite sera occupée par les cendres du PS ou plus probablement par En Marche.

Cette campagne est digne d'un roman... espérons que la fin ne sera pas trop sombre et qu'on ne va pas se retrouver au bout de la nuit...

rastignac