30 décembre 2009
Ca c'est du lobbying efficace!
J'espère que mes collègues de "Physique Théorique" ne sont trop persuadés de leur importance au sein du CNRS...
Car si on la mesure à l'aune des postes attribués par la direction de l'organisme, c'est assez déprimant... Petit extrait de la liste des postes proposés aux concours cette année que j'ai eu l'occasion d'aller voir pour des raisons assez évidentes:
Section n°02 : Théories physiques : méthodes, modèles et applications
N°02/01 - 7 Directeurs de recherche de 2e classe. Concours ouvert sur les thèmes scientifiques relevant de la Section n°02.
N°02/02 - 2 Chargés de recherche de 1re classe. Concours ouvert sur les thèmes scientifiques relevant de la Section n°02.
N°02/03 - 1 Chargé de recherche de 1re classe. physique nucléaire et hautes énergies.
N°02/04 - 6 Chargés de recherche de 2e classe. Concours ouvert sur les thèmes scientifiques relevant de la Section n°02.
N°02/05 - 1 Chargé de recherche de 2e classe. interface physique théorique/mathématiques affecté dans un laboratoire relevant de la section 01 «Mathématiques et interactions des mathématiques».
Je ne ferai pas l'exercice qui consiste à comparer aux autres sections de physique mais je suis juste allé voir un peu plus loin dans la liste:
Section n°32 : Mondes anciens et médiévaux
N°32/01 - 1 Directeur de recherche de 1re classe. histoire culturelle du Moyen Age, histoire du livre et codicologie médiévales, affecté à l’UPR 841 (IRHT).
N°32/02 - 8 Directeurs de recherche de 2e classe. Concours ouvert sur les thèmes scientifiques relevant de la Section n°32.
N°32/03 - 2 Chargés de recherche de 1re classe. dont un prioritairement sur le thème: Paléographie latine, Epigraphie médiévale.
N°32/04 - 4 Chargés de recherche de 2e classe. dont 1 sur le thème: Manuscrits arabes médiévaux, affecté à l’UPR 841 (IRHT) ou l’UPR 76 (Centre Jean Pepin)» et 2 prioritairement sur les thèmes suivants:
- archéométrie des périodes antiques et médiévales;
- protohistoire;
- histoire ou archéologie de l’Orient ancien.
Je vous passe le détail mais, quand on regarde l'ensemble de la liste, la section "Physique, théorie et modèles" est pratiquement la moins bien dotée des 40 et quelques sections du comité national. Ca donne à réfléchir...
29 décembre 2009
Chemins de traverse (3.5)
Pour répondre à la question que je posais dans mon précédent post, j'ai l'impression que la difficulté vient du fait qu'il faudrait que nous puissions enseigner les choses différemment de la manière dont nous les avons appris.
Pour ma génération, qui fournit les enseignants chevronnés d'aujourd'hui, l'apprentissage des sciences, de l'histoire et de la géograohie, de la littérature et de la philosophie s'est faite au travers de disciplines segmentées: l'histoire géo, le français, les maths, la physique, la philo, la physique, la biologie...
Mais dans une certaine mesure, je crois qu'on arrivait à remettre les choses en perspectives, c'est à dire à avoir une vision à peu près cohérente bien que partielle du tableau brossé par l'ensemble de ces enseignements. Mais il n'est pas évident que cela soit le cas pour les nouvelles générations alors que c'est pourtant ce qui permettrait de leur assurer une base solide. Lorsque j'écoute des ados dans ma famille, j'ai l'impression que les enseignements qu'ils recoivent se juxtaposent sans qu'en émerge une vue d'ensemble. Un peu comme dans un tableau pointilliste sauf que là, il n'y a plus que des points et pas d'image qui s'en dégage. Alors, là faute à qui ou à quoi ?
Evidemment poser cette question c'est prendre le risque d'allumer la polémique entre ceux qui pensent que "si ces glandus se sortaient les doigts du cul, ils y verraient peut être plus clair" et les tenants du "mais ces pauvres petits, on leur met tellement la pression". Je pense qu'il y a un subtil mais néanmoins pervers mélange des deux. Mais ça ne fait pas avancer des masses le schmiblick. Ce qui m'intéresse plus c'est pourquoi les enseignants d'aujourd'hui n'arrivent plus à faire passer une vision d'ensemble.
Je ne prétend pas avoir la réponse mais peut être quelques pistes.
Tout d'abord, je crois qu'on ne fait bien passé que ce que l'on a intériorisé, ce qui suppose d'avoir soi même une vision en laquelle on ait confiance pour déchiffrer le monde. Est-ce le cas des enseignants d'aujourd'hui ? Pas sur qu'ils soient moins paumé statistiquement que l'ensemble des citoyens...
Second élément: les héros sont fatigués. Comme expliqué dans une tribune parue récemment, il n'est pas forcément évident de ramer à contre courant lorsque l'on est enseignant aujourd'hui...
On rejoint là un thème que j'avais déjà développé dans un précédent post ainsi que dans la série Darwin, Internet et l'IA (voir ici le dernier de la série). Les forces qui sont à l'oeuvre ne sont à mon avis ni le résultat d'un "complot" ni le résultat d'un "pur hasard": nous voyons dans l'évolution du rapport des enseignants et des élèves à la culture se déployer des comportements émergents, résultant d'évolutions qui touchent l'ensemble de la société. La véritable question est donc de savoir comment destabiliser ces tendances et semer les germes d'autres comportements émergents.
Dans le cas présent, on n'arrivera à rien par des aménagements à la marge et des batailles d'horaires. Peut être est t'il temps de repenser l'enseignement au delà des frontières des disciplines traditionnelles.
Un exemple: si on voulait enseigner un peu de sciences aux élèves des sections littéraires, est ce que c'est vraiment judicieux de les découper en maths, physique, biologie ? Ne faudrait t'il pas penser un enseignement de sciences plus globalement ? Par exemple en articulant l'enseignement autour d'une synthèse de l'histoire des sciences, de quelques "projets" de sciences expérimentales (histoire de découvrir la méthode scientifique) et d'un enseignement de maths centré sur l'apport des mathématiques en terme de modélisation autour de deux ou trois grands thèmes (dont probas et calcul différentiel) ?
Plutôt que d'enseigner aux élèves des sections littéraires à faire des exercices de maths ou de physique un peu convenus, ne faudrait t'il pas insister sur l'évolution des sciences, les grandes ruptures scientifiques et techniques et leur influence sur notre civilisation quitte à les illustrer par quelques projets bien choisis et quelques recherches bibliographiques ?
Mais le problème c'est que ça n'est pas comme cela qu'on forme les enseignants... Alors comment casser le cercle et sortir de ce dilemme en forme de poule et d'oeuf ? Peut être en prenant le temps de lever la tête du guidon pour expérimenter de nouvelles idées au niveau de la formation des enseignants... Par exemple en prenant le temps d'introduire des éléments donnant du recul sur l'évolution des sciences et techniques et leur impact sur nos civilisations auprès de ceux et celles qui seront les futurs enseignants.
Bref ce sont typiquement des choses que nous pourrions faire là où je travaille, à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon, surtout que celle ci regroupe à la fois les Sciences dites exactes et les Sciences de l'Homme et de la Société depuis que nos deux établissements ont fusionné...
Mais encore faut t'il se donner le temps de le faire...

23 décembre 2009
Chemins de traverse (3)
Qu'est ce qui est nécessaire pour l'honnète homme du 21ème siècle en France ? Telle est la question qui est directement posée par ce qui a suivi l'annonce de la suppression des cours d'histoire et géographie en terminale S.
Evidemment, on peut toujours polémiquer comme cela a été fait sur la pertinence de tel ou tel enseignement, sa qualité, etc... Mais je pense que ce n'est pas le bon angle d'attaque du problème. En fait, je pense que la bonne question c'est déjà de comprendre en quoi c'est une question difficile.
Il n'y a pas besoin d'argumenter pendant des heures pour comprendre qu'entre l'école de 1890, de 1950 et de 2010, pas mal de choses ont changé. Pour chacun d'entre nous, le monde est devenu plus complexe du fait de l'évolution des techniques, de la révolution industrielle puis informationnelle et de leur impact dans nos vies personnelles et professionnelles. Etant aussi devenus plus exigeants quant à notre confort de vie sur Terre, nous demandons aussi à vivre dans une société plus à même de nous protéger des dangers qui nous menancent, quels qu'ils soient. Là aussi cela tire le cahier des charges vers plus de capacité à appréhender la complexité.
Le corrolaire c'est l'allongement de la durée de formation et la nécessité de fournir aux futurs citoyens un socle de connaissances et de méthodes assez large et dont la cohérence soit suffisemment explicite pour leur permettre ensuite d'évoluer tout au long de leur vie, d'appréhender les problèmes auxquels ils seront confrontés et de pouvoir compléter leur formation.
Mais alors si c'est si simple, pourquoi est-ce si compliqué ?
A suivre...
19 novembre 2009
The future is unexpected (2)
Suite de ma série de posts inspirée par le texte de Krugman de 1996:
"Eventually, of course, the eroding payoff to higher education created a crisis in the education industry itself. Why should a student put herself through four years of college and several years of postgraduate work in order to acquire academic credentials with hardly any monetary value? These days jobs that require only six or twelve months of vocational training -- paranursing, carpentry, household maintenance (a profession that has taken over much of the housework that used to be done by unpaid spouses), and so on -- pay nearly as much as one can expect to earn with a master's degree, and more than one can expect to earn with a Ph.D..."
Bon, jusque là rien de très nouveau: j'ai déjà entendu cela en travaillant sur les formations doctorales. La question de la valeur des diplômes est déjà présente à tous les niveaux, depuis le doctorat (cf le débat docteur vs ingénieur) jusqu'aux formations de niveau L (cf les discussions sur la désaffection des formations supérieures). En France le débat est encore renforcé par la dévalorisation des métiers manuels et la survalorisation de la formation initiale...
Là où Krugman devient plus intéressant c'est dans la prospective:
"And so enrollment in colleges and universities has dropped almost two-thirds since its turn-of-the-century peak. Many institutions of higher education could not survive this harsher environment. The famous universities mostly did manage to cope, but only by changing their character and reverting to an older role. Today a place like Harvard is, as it was in the 19th century, more of a social institution than a scholarly one -- a place for the children of the wealthy to refine their social graces and make friends with others of the same class."
Effectivement, si la société de la connaissance aboutit à une dévalorisation d'une large classe de métiers de "col blancs", je pense qu'il y aura un impact sévère sur les choix de formations dans les familles. On le voit déjà en France sous une forme biaisée au travers du tropisme pour les filières sélectives censée permettre une meilleure perspective professionnelle que les autres filières. Cependant, je ne crois pas comme Krugman à un krach du secteur d'enseignement supérieur. En tous cas pas dans l'immédiat...
Toute choses égales par ailleurs, l'évolution des attentes des publics étudiants par rapport aux formation supérieure sera progressive comme on l'a vu depuis 25 ans. Cela ne veut pas dire qu'elles n'entraineront pas des évolutions importantes: ainsi depuis mon bac (1983) j'ai vu se développer nombre de formations professionalisantes à l'université, y compris en L3 ce qui fait que le premier cycle général n'est mécaniquement plus un passage obligé. J'imagine que la montée en puissance des IUT a été un boulversement analogue entre l'université des années 60 et celle des années 80. Bref sous l'effet de telles mutations, le paysage du supérieur change mais le concept d'une société où une fraction non négligeable de gens font des études supérieures n'est pas forcément remis en cause ou pas de manière brutale (sur une décénie par exemple).
Ce qui risque vraiment de transformer le secteur, c'est la fin de l'énergie pas chère. La vraie mutation du 20ème siècle en France - et dans nombre de pays développés - c'est la disparition de la main d'oeuvre affectée à la production agricole et manufacturière du fait du développement de la mécanisation, conséquence directe de l'utilisation du pétrole. Un exemple cité par J.M. Jancovici illustre ce point:
"La production d'une tonne de viande de boeuf (avec os) engendre l'émission de 3 à 4 tonne équivalent carbone, soit autant que pour 6 à 8 tonnes d'acier ! Il n'est pas exagéré de dire qu'aujourd'hui nous mangeons du pétrole, car il faut une agriculture intensive pour produire toutes les plantes qui nourriront le bétail, et cette agriculture intensive requiert de la mécanisation et des engrais de synthèse, toutes choses qui n'existeraient pas en pareille quantité sans pétrole."
Dans un monde où l'énergie sera rare et donc chère, il est prévisible que ce mouvement de tertiarisation s'inverse. Cela se fera progressivement si l'adaptation se fait de manière soft ou bien brutalement si on se prend une crise majeure sur la tête faute d'avoir su anticiper les mutations à venir.
Si on se place dans une perspective optimiste, quel avenir pour l'enseignement supérieur dans un monde énergétiquement sobre mais néanmoins en paix ?
Krugman a raison de rappeler qu'un certain nombre d'établissement retrouveront une fonction principalement sociale, au grand dam de Bourdieu et Passeron... Mais au delà de ça, je crois qu'il y aura encore une place pour des études supérieures pour deux raisons:
- Mettre en oeuvre les techniques énergétiquement sobre demandera un certain niveau technique et scientifique (au sens large) sachant que par rapport aux siècles passés, certes energétiquement sobres mais assez peu confortables, le but sera de concilier sobriété et confort...
- La sobriété n'est pas une qualité innée chez l'Homme. C'est même tout l'inverse. Pour paraphraser Edgar Morin, je dirais que l'éducation est probablement le meilleur instrument pour dompter les démons d'homo sapiens demens.
Par contre je n'ai pas dit que ces études supérieures auront la même "forme" ni le même contenu que celles que nous pratiquons actuellement. Probablement pas et c'est un débat à part entière...Mais une chose est sure: les universitaires n'ont pas fini d'être tourmentés par la dualité de leurs missions, entre préparation à l'insertion professionnelle et préparation à la complexité du Monde.
A suivre...
09 novembre 2009
Le décret 2009-885 m'a tuer... (1/2)
Décret n° 2009-885 du 21 juillet 2009 relatif aux modalités d’accueildes étudiants de l’enseignement supérieur en stage dans les administrations et établissements publics de l’Etat ne présentant pas un caractère industriel et commercial.
Ce décret prévoit que tout stage d'une durée de plus de deux mois dans un établissement public de l'état comme un labo de recherche doit être rémunéré. Pour un stage de 4 mois comme ceux des étudiants de Master, il nous en coutera donc près de 1600 euros par stagiaire. Or aucun budget n'existe pour financer cela! Rien, pas un centime d'euro. Dans notre labo, ca va représenter une dépense annuelle entre 16 et 25 k€ (10 à 15 stagiaires par an). Comme je travaille dans une Ecole Normale Supérieure, et qu'une partie des étudiants sont salariés, nous avons un échappatoire: ne prendre que des étudiants salariés en stage et envoyer les autres chercher ailleurs. C'est détestable mais si nous ne trouvons pas de solution, nous n'aurons pas le choix. Et pour les labos un peu moins riche et qui ne disposent pas de cet échapattoire, ils sont invités à crever la bouche ouverte. A suivre...
02 novembre 2009
Demain on prime gratis!
Selon la cour des comptes dans son rapport 2009:
"La charge d’intérêts de la dette publique a représenté 850 € par habitant et 1 950 € par actif. Elle dépasse les crédits des missions « défense » et « sécurité » (53 Md€) ou le produit de l’impôt sur le revenu (52 Md€). Rapporté au PIB (2,8 %), son poids s’accroît depuis 2007, après plusieurs années de baisse due à l’évolution favorable des taux d’intérêt et réduit d’autant les marges de manœuvre de la politique budgétaire. "
29 octobre 2009
Pour l'égo, le fric et la gloriole...
Si la devise de l'Ecole Polytechnique était et reste encore "Pour la Patrie, les Sciences, la Gloire", celle du Sarkozysme c'est "Pour l'égo, le fric, la gloriole"...

C'est ce qui m'est venu spontanément à l'esprit en découvrant la politique de primes concoctée par le ministère de la Recherche et qui vient d'être plus ou moins rendue publique. En ces périodes de déficits abyssaux, on y découvre les modalités de mise en oeuvre des primes d'excellence scientifique qui font frémir. Jugez plutôt:
- Pour les titulaires de prix Nobel, médailles d’or du CNRS et autres lauréats de l’un d'un prix internaitonaux dont la liste aura été concotée par le minisètre, ils recevront dès fin 2009 une prime quelle que soit la date à laquelle ce prix a été décerné. Le montant annuel brut de cette prime serait égal à 25 000 € par an jusqu’à leur retraite par renouvellement tous les 4 ans. Oui oui vous avez bien lu: 25000 euros par an jusqu'à leur retraite même s'ils ne foutent plus rien!
Il faut quand même oser: à ma connaissance, aucun prix scientifique ne consiste en une rente à vie! Alors de quoi s'agit t'il ? D'une prime récompensant une distinction (et qui devrait donc rester ponctuelle) ou d'une "promotion salariale" qui de facto se ferait par la bande en dehors des mécanismes qui s'appliquent aux autres chercheurs ?
Récompenser les talents oui, mais l'état d'esprit véhiculé par une telle mesure me parait aux antipodes des valeurs de désinteressement et de service public qui doivent être les notres... c'est même carrément détestable.
- Des primes allant jusqu'à 15000 euros annuels pour les lauréats de prix et distinctions un peu moins prestigieuses attribuée à priori pour 4 ans. C'est déjà plus raisonnable mais bon, loin d'être négligeable. Là aussi, je m'interroge sur le montant de la dépense: 60000 euros sur un seul individu c'est un an de masse salariale toutes charges incluses d'un chercheur confirmé. C'est de quoi financer deux ans d'une thèse de doctorat... Et il serait envisagé de rendre ces primes renouvelables dans certains cas!
Du coup me reviennent en tête les observation d'un ingénieur études que je connais à propos des primes Avenir de l'INSERM dont le montant est comparable:
"Ceux qui ont eu 1500 euros de plus par mois, on ne les a pas vu bosser ni publier deux fois plus. Par contre ils sont partis deux fois plus longtemps et deux fois plus loin en vacances."
- Enfin pour les autres, en particulier les chercheurs qui ont une participation active dans l'enseignement, des primes de 5000 euros brus annuels (mais pouvant aller jusqu'à 15000) attribuées pour 4 ans.
Mais là c'est encore en cours de finalisation... le "petit peuple" peut attendre. On sait jusque que le dispositif sera à constante macabre, l'objectif étant de ne donner la prime qu'a moins de 20 % des personnels, et ce que que soit l'évolution de la qualité du travail effectué par les chercheurs. Etrange quand le dispositif est vendu comme un moyen de revaloriser les carrières...
Lors des Etats-Généraux de la Recherche en 2004, nous avions exploré l'option "primes" pour revaloriser les carrières et récompenser les réussites individuelles et même collectives. On en était arrivé à la conclusion que ca n'était pas la meilleure solution:
"Les primes voient leur effet incitatif contrebalancé par le risque de désinvestissement de ceux qui n’ont pas ou plus cette prime. Par ailleurs, l’existence de primes au mérite peut conduire les agents à orienter leur activité vers des formes qui leur permettront d’atteindre rapidement les critères d’attribution de celles-ci, au détriment parfois de l’engagement dans des projets de long terme, plus risqués."
Au plus les primes pouvaient servir pour apporter un complément de rémunération sur des fonctions spécifiques lorsque celles ci trouvent difficilement preneur... Pour récompenser les gens dans l'exercice de leur métier de base, nous avions proposé une modulation de la progression dans la carrière (avancement au choix) qui crée de la différentiation mais dans le cadre du dispositif de GRH commun à tous les agents:
"Il est proposé que ces primes soient progressivement remplacées par un mécanisme compensatoire permettant une modulation de la rémunération directement intégrée dans les salaires et mettant en jeu une accélération du franchissement d’échelons et des promotions, en cas d’évaluation favorable."
J'avais défendu cette position lors de mon audition par la commission Schwartz en 2008 en expliquant que dans le cadre d'une GRH, un tel mécanisme au choix permettrait de récompenser les talents de manière plus pertinente et plus large d'un système de primes. Un des points auquel on ne pense pas c'est qu'une fois qu'un dispositif de primes est mis en place, le supprimer ou même le faire évoluer est difficile au point que l'outil devient un facteur d'immobilisme. Au contraire, une GRH bien pensée à vocation à évoluer au cours du temps. Ainsi un système d'avancement au choix est finalement un outil plus souple et pragmatique s'il est bien pensé: il peut encourager des parcours professionnelles émergents liés à de nouveaux "métiers", récompenser des succès que l'on imaginait pas 10 ans auparavant. Mais visiblement l'idéologie l'a emportée sur le bon sens...
03 juin 2009
La drôle de guerre des talents...
Dans l'université ou au CNRS, chaque recrutement donne lieu à la recherche du "meilleur". Les candidats ont d'ailleurs bien intégré cela et les recettes pour mettre leur dossier en valeur. Stratégie de publication, tour des les labos en vue, construction d'un réseau dès le doctorat, c'est toute une stratégie qui se met en place souvent dès le doctorat pour espérer être parmis les meilleurs.
Anyway, quand on regarde les candidats recrutés au CNRS ou dans un certain nombre d'universités (pas toutes cependant), il est très difficile de trouver quoi que ce soit à redire. Mais est on pour autant est sur que cette recherche effrénée des "meilleurs talents" soit la panacée ?
Comme nous l'explique Gilles Martin dans un récent post, cette vision des choses a eu et a encore son heure de gloire dans les entreprises: c'est le talent mind-set. Mais cela semble ne pas suffire... d'abord parce que le talent ne protège pas contre de grosses conneries (cf Hendrick Schön) mais aussi parce que cela aboutit souvent à la starification de quelques uns et à l'envoi au royaume des ombres de nombreux autres...
On rejoint là les problèmes posée par l'idéologie de la raffinerie dont j'ai déjà parlé dans ce blog...
Ainsi Gilles Martin pose la question de la pertinence d'autres axes de stratégie dans le recrutement et la GRH, en particulier celui du développement du savoir faire. Le savoir faire, c'est un élément essentiel d'une entreprise et lorsqu'il est partagé, il en constitue un des ciments essentiels. Dans les laboratoires de recherche, c'est la même chose. Comme je le dis souvent, si lelabo Kastler Brossel brille autant, c'est bien sur par les talents qu'il regroupe mais aussi par un savoir faire et une culture commune que Claude Cohen-Tannoudji, entre autres, aura contribué à diffuser au sein de ce laboratoire et au delà.
Et le construire demande de la patience, beaucoup de travail, de la routine et, comme on l'a dit, de l'expérience.. des valeurs cultivées depuis des siècles chez les compagnons du devoir. Mais la répompense vaut le coup: le savoir faire d'un collectif s'appuie sur des talents individuels mais va au delà de leur simple juxtaposition. Alors, à l'heure où on nous pousse vers des pratiques de la recherche moins "artisanales", il est peut être temps de redécouvrir les valeurs fondamentales de l'artisan...
14 mai 2009
Comment sauver l'université ? (3/3)
Passons maintenant à la solution de Bertrand Monthubert:
La solution, nous l'avons trouvée au PS depuis janvier. Un geste très fort doit être envoyé en direction des universitaires. Une réforme est nécessaire, mais pas comme celle en cours. Nous demandons ainsi de suspendre réellement la réforme lancée par Valérie Pécresse et de rouvrir le dossier avec une vraie concertation. Enfin, il semble indispensable de rétablir les emplois qui ont été supprimés. François Fillon doit également respecter son engagement pris en 2004 lorsqu'il avait annoncé un plan pluriannuel des emplois scientifiques. Ce plan est une nécessité. Seuls quelques mois nous suffiraient pour discuter sur le fond, compte-tenu des fortes convergences que nous avons sur l'essentiel des thèmes.
Effectivement il faudra rouvrir un certain nombre de dossiers et avancer avec une méthode différente... On ne fait pas une réforme de cette ampleur sans y associer les acteurs de terrain et sans prendre le temps. La précipitation et les pressions politiques venues du "chateau" ont été un vrai poison qui aura savonné la planche de Valérie Pecresse alors qu'elle aurait pu réussir à faire évoluer quelques points... même si in fine son action aurait été forcément limitée par le manque de marges budgétaires dues aux cadeaux fiscaux du gouvernement. Mais bon, les gouvernements sont par essence transitoire et une avancée est toujours préférable à un échec.
Pour revenir aux propositions de Bertrand: qu'une planification pluriannuelle des emplois soit nécessaire est une évidence. Les Etats Généraux de 2004 l'avaient soulevé notamment au travers de l'exemple de l'INRA dont j'avais déjà parlé.
Mais hélas cela ne suffira pas.
On n'arrivera pas à redynamiser l'enseignement supérieur en rajoutant des postes sans se poser de questions. Il y a deux tabous que la communauté éducative du supérieur dans son ensemble refuse de regarder en face et qu'il faudra pourtant dépasser.
Le premier c'est le tabou du cloisonnement: on ne peut pas continuer dans cette concurrence stérile entre universités, prépas, IUT et BTS. Cette concurrence engendre de nombreux parcours merdiques pour les étudiants, dévalorise une grande partie du dispositif (les universités) et entretient ce que Patrick Fauconnier a appelé la culture de la "raffinerie" dans l'enseignement supérieur alors qu'on aurait besoin d'épanouir les talents des étudiants dans toute leur diversité. Voir mon commentaire sur les propositions de Jean-Robert Pitte.
Le second, c'est le tabou de la diversité: il faut reconnaitre que l'excellence n'est pas unidimensionnelle. Les différents établissements d'enseignement supérieur ne peuvent pas avoir tous le même positionnement. C'est un point que les Etats Généraux de 2004 avaient soulevé et c'est pour cette raison qu'ils avaient proposé la notion de poles régionaux (PRES) regroupant des composantes complémentaires dans un projet global bien défini. La diversité c'est aussi accepter qu'il existe de multiples manières d'être un universitaire sérieux et compétent: le modèle du prof au collège de France n'est pas le seul. L'enseignement est l'affaire d'équipes regroupant des profils différents et c'est cela que la modulation des services permettrait de faire.
Or dans le mouvement qui s'est déployé cette année, la première question n'a pas été soulevée et la seconde à fait l'objet d'un refus massif. Ca donne une mesure de l'ampleur du problème... qui ne se résoudra pas qu'en rajoutant des moyens et en faisant un plan pluriannuel d'emplois.
12 mai 2009
Comment sauver l'université ? (2/3)
Pour développer mon argumentaire, je commence par analyser la solution de Jean Robert Pitte:
L'orientation par la sélection à l'entrée de l'université me paraît être la seule option. L'université de médecine, par exemple, qui procède par numerus clausus, tire son épingle du jeu. D'autres secteurs s'en sortent bien également: la plupart des masters -surtout ceux professionnalisant-, les IUT, les écoles d'ingénieurs... En quelque sorte, tout ce qui offre un lien avec le monde de l'entreprise.
Les universités ne peuvent pas avoir accès à leur autonomie si elles ne choisissent pas leurs étudiants.
Je suis également favorable à une hausse du droit d'inscription, complétée par un système d'aides aux étudiants qui bénéficient de moins de moyens (bourses au mérite, prêts d'honneur, etc). La gratuité est finalement ce qu'il y a de plus antidémocratique dans notre système actuel.
Je n'aime pas être désagréable mais entre nous, c'est un peu la solution de facilité.. Yakafokon...
En clair, puisque le problème c'est la gestion d'une partie du public étudiant, ne les laissons pas entrer à l'université. Le problème c'est qu'en France, l'accès à l'enseignement supérieur est ouvert à tout titulaire du bac. Comme je vois mal une remise en cause de ce principe, qui va gérer la patate chaude des étudiants dont l'université ne voudra pas ?
Le fond du problème, c'est que cette idée de Jean-Robert Pitte ne sort pas des schémas traditionnels. Or dans notre paysage cloisonné entre universités, BTS, IUT, prépas, on arrive forcément à une hierarchisation de fait des diverses officines dont la grande perdante est l'université. Jean-Robert Pitte n'est d'ailleurs pas le dernier à se plaindre de la position défavorable des universités dans le mercato des étudiants...
Une voie de sortie compatible avec le bac comme sésame consisterait à sortir de cette logique d'officines hiérarchisées. Si les universités pouvaient proposer l'ensemble de l'offre pédagogique, de la prépa aux filières courtes en passant par des filières plus générales, elles pourraient en pratique effectuer une orientation en interne. Regroupant l'ensemble des personnels et des étudiants, elles seraient alors plus à même de faire évoluer les méthodes pédagogiques dans chacune de ces filières pour permettre aux étudiants de ne pas se planter bêtement. En clair, sortons de la logique de la rafinerie élitiste pour aller vers une logique de pépinière.
Mais évidemment c'est une solution plus difficile que de demander le droit de rejeter les étudiants dont on sent qu'ils demanderont un effort d'accompagnement pour réussir...
Quant à l'augmentation sur les droits d'inscription, c'est encore une fois un leurre. L'argent vient toujours de la même source: la richesse nationale produite.
En France, nous avons fait le choix de financer l'éducation en grande partie par l'impot. Cela a au moins un mérite: d'éviter que ne se développe un financement par l'emprunt. Le risque d'une hausse importante des droits d'inscription est en effet le report du cout de l'enseignement supérieur sur les générations suivantes... c'est ce qui s'est produit aux USA où les gens s'endettent souvent à vie pour leurs études. Mais une société ne peut vivre à crédit éternellement comme la crise actuelle nous le rappelle avec force. Bref, on peut augmenter raisonnablement les droits, remettre à plat le calcul des aides étudiantes, mais il ne faut pas attendre de miracle sauf à basculer sur un modèle fondé sur l'endettement privé.
Alors certes, il faut augmenter les ressources affectées à l'enseignement supérieur. Mais il ne faut pas céder aux sirènes de l'argent produit par le crédit (un crédit ca produit une dette, pas de la richesse) sans perdre de vue qu'il s'agit aussi d'effectuer une redistribution au profit des jeunes générations. Et surtout, cela ne dispensera pas d'une refonte en profondeur du paysage de l'enseignement post-bac pour sortir définitivement de la concurrence stériles entre officines.
En clair, on peut toujours réver mais les lendemains risquent de déchanter.
















