09 novembre 2009
Le décret 2009-885 m'a tuer... (1/2)
Décret n° 2009-885 du 21 juillet 2009 relatif aux modalités d’accueildes étudiants de l’enseignement supérieur en stage dans les administrations et établissements publics de l’Etat ne présentant pas un caractère industriel et commercial.
Ce décret prévoit que tout stage d'une durée de plus de deux mois dans un établissement public de l'état comme un labo de recherche doit être rémunéré. Pour un stage de 4 mois comme ceux des étudiants de Master, il nous en coutera donc près de 1600 euros par stagiaire. Or aucun budget n'existe pour financer cela! Rien, pas un centime d'euro. Dans notre labo, ca va représenter une dépense annuelle entre 16 et 25 k€ (10 à 15 stagiaires par an). Comme je travaille dans une Ecole Normale Supérieure, et qu'une partie des étudiants sont salariés, nous avons un échappatoire: ne prendre que des étudiants salariés en stage et envoyer les autres chercher ailleurs. C'est détestable mais si nous ne trouvons pas de solution, nous n'aurons pas le choix. Et pour les labos un peu moins riche et qui ne disposent pas de cet échapattoire, ils sont invités à crever la bouche ouverte. A suivre...
02 novembre 2009
Demain on prime gratis!
Selon la cour des comptes dans son rapport 2009:
"La charge d’intérêts de la dette publique a représenté 850 € par habitant et 1 950 € par actif. Elle dépasse les crédits des missions « défense » et « sécurité » (53 Md€) ou le produit de l’impôt sur le revenu (52 Md€). Rapporté au PIB (2,8 %), son poids s’accroît depuis 2007, après plusieurs années de baisse due à l’évolution favorable des taux d’intérêt et réduit d’autant les marges de manœuvre de la politique budgétaire. "
29 octobre 2009
Pour l'égo, le fric et la gloriole...
Si la devise de l'Ecole Polytechnique était et reste encore "Pour la Patrie, les Sciences, la Gloire", celle du Sarkozysme c'est "Pour l'égo, le fric, la gloriole"...

C'est ce qui m'est venu spontanément à l'esprit en découvrant la politique de primes concoctée par le ministère de la Recherche et qui vient d'être plus ou moins rendue publique. En ces périodes de déficits abyssaux, on y découvre les modalités de mise en oeuvre des primes d'excellence scientifique qui font frémir. Jugez plutôt:
- Pour les titulaires de prix Nobel, médailles d’or du CNRS et autres lauréats de l’un d'un prix internaitonaux dont la liste aura été concotée par le minisètre, ils recevront dès fin 2009 une prime quelle que soit la date à laquelle ce prix a été décerné. Le montant annuel brut de cette prime serait égal à 25 000 € par an jusqu’à leur retraite par renouvellement tous les 4 ans. Oui oui vous avez bien lu: 25000 euros par an jusqu'à leur retraite même s'ils ne foutent plus rien!
Il faut quand même oser: à ma connaissance, aucun prix scientifique ne consiste en une rente à vie! Alors de quoi s'agit t'il ? D'une prime récompensant une distinction (et qui devrait donc rester ponctuelle) ou d'une "promotion salariale" qui de facto se ferait par la bande en dehors des mécanismes qui s'appliquent aux autres chercheurs ?
Récompenser les talents oui, mais l'état d'esprit véhiculé par une telle mesure me parait aux antipodes des valeurs de désinteressement et de service public qui doivent être les notres... c'est même carrément détestable.
- Des primes allant jusqu'à 15000 euros annuels pour les lauréats de prix et distinctions un peu moins prestigieuses attribuée à priori pour 4 ans. C'est déjà plus raisonnable mais bon, loin d'être négligeable. Là aussi, je m'interroge sur le montant de la dépense: 60000 euros sur un seul individu c'est un an de masse salariale toutes charges incluses d'un chercheur confirmé. C'est de quoi financer deux ans d'une thèse de doctorat... Et il serait envisagé de rendre ces primes renouvelables dans certains cas!
Du coup me reviennent en tête les observation d'un ingénieur études que je connais à propos des primes Avenir de l'INSERM dont le montant est comparable:
"Ceux qui ont eu 1500 euros de plus par mois, on ne les a pas vu bosser ni publier deux fois plus. Par contre ils sont partis deux fois plus longtemps et deux fois plus loin en vacances."
- Enfin pour les autres, en particulier les chercheurs qui ont une participation active dans l'enseignement, des primes de 5000 euros brus annuels (mais pouvant aller jusqu'à 15000) attribuées pour 4 ans.
Mais là c'est encore en cours de finalisation... le "petit peuple" peut attendre. On sait jusque que le dispositif sera à constante macabre, l'objectif étant de ne donner la prime qu'a moins de 20 % des personnels, et ce que que soit l'évolution de la qualité du travail effectué par les chercheurs. Etrange quand le dispositif est vendu comme un moyen de revaloriser les carrières...
Lors des Etats-Généraux de la Recherche en 2004, nous avions exploré l'option "primes" pour revaloriser les carrières et récompenser les réussites individuelles et même collectives. On en était arrivé à la conclusion que ca n'était pas la meilleure solution:
"Les primes voient leur effet incitatif contrebalancé par le risque de désinvestissement de ceux qui n’ont pas ou plus cette prime. Par ailleurs, l’existence de primes au mérite peut conduire les agents à orienter leur activité vers des formes qui leur permettront d’atteindre rapidement les critères d’attribution de celles-ci, au détriment parfois de l’engagement dans des projets de long terme, plus risqués."
Au plus les primes pouvaient servir pour apporter un complément de rémunération sur des fonctions spécifiques lorsque celles ci trouvent difficilement preneur... Pour récompenser les gens dans l'exercice de leur métier de base, nous avions proposé une modulation de la progression dans la carrière (avancement au choix) qui crée de la différentiation mais dans le cadre du dispositif de GRH commun à tous les agents:
"Il est proposé que ces primes soient progressivement remplacées par un mécanisme compensatoire permettant une modulation de la rémunération directement intégrée dans les salaires et mettant en jeu une accélération du franchissement d’échelons et des promotions, en cas d’évaluation favorable."
J'avais défendu cette position lors de mon audition par la commission Schwartz en 2008 en expliquant que dans le cadre d'une GRH, un tel mécanisme au choix permettrait de récompenser les talents de manière plus pertinente et plus large d'un système de primes. Un des points auquel on ne pense pas c'est qu'une fois qu'un dispositif de primes est mis en place, le supprimer ou même le faire évoluer est difficile au point que l'outil devient un facteur d'immobilisme. Au contraire, une GRH bien pensée à vocation à évoluer au cours du temps. Ainsi un système d'avancement au choix est finalement un outil plus souple et pragmatique s'il est bien pensé: il peut encourager des parcours professionnelles émergents liés à de nouveaux "métiers", récompenser des succès que l'on imaginait pas 10 ans auparavant. Mais visiblement l'idéologie l'a emportée sur le bon sens...
03 juin 2009
La drôle de guerre des talents...
Dans l'université ou au CNRS, chaque recrutement donne lieu à la recherche du "meilleur". Les candidats ont d'ailleurs bien intégré cela et les recettes pour mettre leur dossier en valeur. Stratégie de publication, tour des les labos en vue, construction d'un réseau dès le doctorat, c'est toute une stratégie qui se met en place souvent dès le doctorat pour espérer être parmis les meilleurs.
Anyway, quand on regarde les candidats recrutés au CNRS ou dans un certain nombre d'universités (pas toutes cependant), il est très difficile de trouver quoi que ce soit à redire. Mais est on pour autant est sur que cette recherche effrénée des "meilleurs talents" soit la panacée ?
Comme nous l'explique Gilles Martin dans un récent post, cette vision des choses a eu et a encore son heure de gloire dans les entreprises: c'est le talent mind-set. Mais cela semble ne pas suffire... d'abord parce que le talent ne protège pas contre de grosses conneries (cf Hendrick Schön) mais aussi parce que cela aboutit souvent à la starification de quelques uns et à l'envoi au royaume des ombres de nombreux autres...
On rejoint là les problèmes posée par l'idéologie de la raffinerie dont j'ai déjà parlé dans ce blog...
Ainsi Gilles Martin pose la question de la pertinence d'autres axes de stratégie dans le recrutement et la GRH, en particulier celui du développement du savoir faire. Le savoir faire, c'est un élément essentiel d'une entreprise et lorsqu'il est partagé, il en constitue un des ciments essentiels. Dans les laboratoires de recherche, c'est la même chose. Comme je le dis souvent, si lelabo Kastler Brossel brille autant, c'est bien sur par les talents qu'il regroupe mais aussi par un savoir faire et une culture commune que Claude Cohen-Tannoudji, entre autres, aura contribué à diffuser au sein de ce laboratoire et au delà.
Et le construire demande de la patience, beaucoup de travail, de la routine et, comme on l'a dit, de l'expérience.. des valeurs cultivées depuis des siècles chez les compagnons du devoir. Mais la répompense vaut le coup: le savoir faire d'un collectif s'appuie sur des talents individuels mais va au delà de leur simple juxtaposition. Alors, à l'heure où on nous pousse vers des pratiques de la recherche moins "artisanales", il est peut être temps de redécouvrir les valeurs fondamentales de l'artisan...
14 mai 2009
Comment sauver l'université ? (3/3)
Passons maintenant à la solution de Bertrand Monthubert:
La solution, nous l'avons trouvée au PS depuis janvier. Un geste très fort doit être envoyé en direction des universitaires. Une réforme est nécessaire, mais pas comme celle en cours. Nous demandons ainsi de suspendre réellement la réforme lancée par Valérie Pécresse et de rouvrir le dossier avec une vraie concertation. Enfin, il semble indispensable de rétablir les emplois qui ont été supprimés. François Fillon doit également respecter son engagement pris en 2004 lorsqu'il avait annoncé un plan pluriannuel des emplois scientifiques. Ce plan est une nécessité. Seuls quelques mois nous suffiraient pour discuter sur le fond, compte-tenu des fortes convergences que nous avons sur l'essentiel des thèmes.
Effectivement il faudra rouvrir un certain nombre de dossiers et avancer avec une méthode différente... On ne fait pas une réforme de cette ampleur sans y associer les acteurs de terrain et sans prendre le temps. La précipitation et les pressions politiques venues du "chateau" ont été un vrai poison qui aura savonné la planche de Valérie Pecresse alors qu'elle aurait pu réussir à faire évoluer quelques points... même si in fine son action aurait été forcément limitée par le manque de marges budgétaires dues aux cadeaux fiscaux du gouvernement. Mais bon, les gouvernements sont par essence transitoire et une avancée est toujours préférable à un échec.
Pour revenir aux propositions de Bertrand: qu'une planification pluriannuelle des emplois soit nécessaire est une évidence. Les Etats Généraux de 2004 l'avaient soulevé notamment au travers de l'exemple de l'INRA dont j'avais déjà parlé.
Mais hélas cela ne suffira pas.
On n'arrivera pas à redynamiser l'enseignement supérieur en rajoutant des postes sans se poser de questions. Il y a deux tabous que la communauté éducative du supérieur dans son ensemble refuse de regarder en face et qu'il faudra pourtant dépasser.
Le premier c'est le tabou du cloisonnement: on ne peut pas continuer dans cette concurrence stérile entre universités, prépas, IUT et BTS. Cette concurrence engendre de nombreux parcours merdiques pour les étudiants, dévalorise une grande partie du dispositif (les universités) et entretient ce que Patrick Fauconnier a appelé la culture de la "raffinerie" dans l'enseignement supérieur alors qu'on aurait besoin d'épanouir les talents des étudiants dans toute leur diversité. Voir mon commentaire sur les propositions de Jean-Robert Pitte.
Le second, c'est le tabou de la diversité: il faut reconnaitre que l'excellence n'est pas unidimensionnelle. Les différents établissements d'enseignement supérieur ne peuvent pas avoir tous le même positionnement. C'est un point que les Etats Généraux de 2004 avaient soulevé et c'est pour cette raison qu'ils avaient proposé la notion de poles régionaux (PRES) regroupant des composantes complémentaires dans un projet global bien défini. La diversité c'est aussi accepter qu'il existe de multiples manières d'être un universitaire sérieux et compétent: le modèle du prof au collège de France n'est pas le seul. L'enseignement est l'affaire d'équipes regroupant des profils différents et c'est cela que la modulation des services permettrait de faire.
Or dans le mouvement qui s'est déployé cette année, la première question n'a pas été soulevée et la seconde à fait l'objet d'un refus massif. Ca donne une mesure de l'ampleur du problème... qui ne se résoudra pas qu'en rajoutant des moyens et en faisant un plan pluriannuel d'emplois.
12 mai 2009
Comment sauver l'université ? (2/3)
Pour développer mon argumentaire, je commence par analyser la solution de Jean Robert Pitte:
L'orientation par la sélection à l'entrée de l'université me paraît être la seule option. L'université de médecine, par exemple, qui procède par numerus clausus, tire son épingle du jeu. D'autres secteurs s'en sortent bien également: la plupart des masters -surtout ceux professionnalisant-, les IUT, les écoles d'ingénieurs... En quelque sorte, tout ce qui offre un lien avec le monde de l'entreprise.
Les universités ne peuvent pas avoir accès à leur autonomie si elles ne choisissent pas leurs étudiants.
Je suis également favorable à une hausse du droit d'inscription, complétée par un système d'aides aux étudiants qui bénéficient de moins de moyens (bourses au mérite, prêts d'honneur, etc). La gratuité est finalement ce qu'il y a de plus antidémocratique dans notre système actuel.
Je n'aime pas être désagréable mais entre nous, c'est un peu la solution de facilité.. Yakafokon...
En clair, puisque le problème c'est la gestion d'une partie du public étudiant, ne les laissons pas entrer à l'université. Le problème c'est qu'en France, l'accès à l'enseignement supérieur est ouvert à tout titulaire du bac. Comme je vois mal une remise en cause de ce principe, qui va gérer la patate chaude des étudiants dont l'université ne voudra pas ?
Le fond du problème, c'est que cette idée de Jean-Robert Pitte ne sort pas des schémas traditionnels. Or dans notre paysage cloisonné entre universités, BTS, IUT, prépas, on arrive forcément à une hierarchisation de fait des diverses officines dont la grande perdante est l'université. Jean-Robert Pitte n'est d'ailleurs pas le dernier à se plaindre de la position défavorable des universités dans le mercato des étudiants...
Une voie de sortie compatible avec le bac comme sésame consisterait à sortir de cette logique d'officines hiérarchisées. Si les universités pouvaient proposer l'ensemble de l'offre pédagogique, de la prépa aux filières courtes en passant par des filières plus générales, elles pourraient en pratique effectuer une orientation en interne. Regroupant l'ensemble des personnels et des étudiants, elles seraient alors plus à même de faire évoluer les méthodes pédagogiques dans chacune de ces filières pour permettre aux étudiants de ne pas se planter bêtement. En clair, sortons de la logique de la rafinerie élitiste pour aller vers une logique de pépinière.
Mais évidemment c'est une solution plus difficile que de demander le droit de rejeter les étudiants dont on sent qu'ils demanderont un effort d'accompagnement pour réussir...
Quant à l'augmentation sur les droits d'inscription, c'est encore une fois un leurre. L'argent vient toujours de la même source: la richesse nationale produite.
En France, nous avons fait le choix de financer l'éducation en grande partie par l'impot. Cela a au moins un mérite: d'éviter que ne se développe un financement par l'emprunt. Le risque d'une hausse importante des droits d'inscription est en effet le report du cout de l'enseignement supérieur sur les générations suivantes... c'est ce qui s'est produit aux USA où les gens s'endettent souvent à vie pour leurs études. Mais une société ne peut vivre à crédit éternellement comme la crise actuelle nous le rappelle avec force. Bref, on peut augmenter raisonnablement les droits, remettre à plat le calcul des aides étudiantes, mais il ne faut pas attendre de miracle sauf à basculer sur un modèle fondé sur l'endettement privé.
Alors certes, il faut augmenter les ressources affectées à l'enseignement supérieur. Mais il ne faut pas céder aux sirènes de l'argent produit par le crédit (un crédit ca produit une dette, pas de la richesse) sans perdre de vue qu'il s'agit aussi d'effectuer une redistribution au profit des jeunes générations. Et surtout, cela ne dispensera pas d'une refonte en profondeur du paysage de l'enseignement post-bac pour sortir définitivement de la concurrence stériles entre officines.
En clair, on peut toujours réver mais les lendemains risquent de déchanter.
11 mai 2009
Comment sauver l'université ? (1/3)
Il y a quelques jours, le journal Challenges interviewait Jean-Robert Pitte et Bertrand Monthubert sur la crise des universités. Et il leur demandait quelles étaient les clés pour redynamiser l'université.
Bien sur chacun y est allé de sa solution. Mais comme souvent hélas, chacun n'a dégagé qu'une partie de la solution. Enfin, je suis peut être un peu gentil encore... Je crois qu'il faudra bien plus de travail, de remises en causes, de renversement de tabous pour vraiment remettre l'enseignement supérieur sur des rails.
Alors dans deux posts qui paraitront demain et après après-demain, je vais commenter ce qu'ils ont proposé pour montrer en quoi ca ne suffira pas.
PS: dans l'intervalle vous aurez même droit à un post sur Claude Allègre, histoire de rigoler un peu...
04 mai 2009
Copy, paste to publish... and perish ?
Quand j'étais petit, il y avait l'art du pompage qui consistait à tenter de recopier sur un pote durant un contrôle. Un grand classique...
Plus récemment, les étudiants se sont mis à pratique le Copy/Paste qui leur permet de rédiger des mémoires à grand coup de plagiat sur le net... Le phénomène étant assez répandu pour que certaines universités se dotent d'un système anti-plagiat. Toujours le même classique adapté aux technologies modernes: c'est le progrès.
Et bien ce week end, j'ai rencontré un cas intéressant: un article à référer pour un bon journal européen. Il était assez mal écrit et un peu rasoir mais certains passages paraissaient plutôt pas mal. Mais comme je ne connaissais pas bien le sujet, je suis allé voir les articles mentionnés dans la biblio. Et là, surprise concernant les bons passages: ce n'est même pas de la périphrase.... mais du quasi Ctrl-C/Ctrl-V avec juste un ou deux mots changés sur plusieurs phrases. Et pour couronner le tout, en terme de science, l'avancée est négligeable par rapport aux travaux cités dans la bibliographie. C'est la première fois que je vois cela.
Inutile de dire que je l'ai habillé pour l'année...
Ceci dit si il n'y avait pas une telle pression à publier tout et n'importe quoi, les choses seraient peut être un peu différentes.
PS: Ceci dit, je n'ai rien découvert de neuf: récemment une affaire de plagiat massif a défrayé certaines chroniques...
20 avril 2009
Evaluation, un problème d'échelle...
Parmis les sources de tensions durant le conflit au sein des universités, la question de l'évaluation est - une fois de plus - revenue sur le tapis. Là encore, c'était un point que les Etats Généraux de la Recherche n'avaient à mon avis pas totalement approfondi, se contentant se souhaiter une évaluation de tous les chercheurs et enseignants-chercheurs, faite au niveau national, et suivie d'effets.
En tant que chercheur du CNRS, je suis régulièrement évalué: je remplis tous les ans une fiche d'activité et surtout j'ai des rapports à faire tous les deux ans qui sont transmis à l'instance chargée de l'évaluation au sein de l'organisme: le Comité National.
Ce comité national est constitué de 40 commissions de 20 personnes soit 800 personnes. Actuellement, il évalue tous les chercheurs du CNRS tous les 4 ans de manière approfondie (avec souvent un rapport à deux ans) et toutes les unités tous les 4 ans (là aussi avec des évaluation à mi parcours). Il y a 11000 chercheurs au CNRS et 1000 unités, ce qui fait typiquement 25 labos et 250-300 dossiers de chercheurs à évaluer par an et par section. A cela s'ajoute les recrutement et promotions des chercheurs (300 à 400 recrutements et 200 promotions par an).
Toutes les personnes qui en font partie m'ont dit qu'ils y passaient plusieurs semaines par an et que cela pesait lourdement sur leur emploi du temps. Je me rappelle avoir entendu plusieurs fois mentionner l'existence d'une véritable "crise des vocations" qui fait que les gens ne se bousculent pas au portillon pour en faire partie.
Imaginons maintenant étendre le travail d'un comité d'une taille comparable à tous les chercheurs, y compris les universitaires. C'est ce que la communauté scientifique avait souhaité lors des Etats Généraux de la Recherche en 2004 et c'est ce que le nouveau statut des enseignants-chercheurs prévoit en confiant cette mission au Comité National des Universités (CNU).
Au niveau du nombre invidivus, on multiple le problème par 5 car il y a environ 55000 enseignants-chercheurs en France. Cela implique que chaque membre de ce comité verrait son travail d'évaluation multiplié par 5: il passerait de 7-10 dossiers à évaluer durant son mandat à 35-50.
Bref, ce simple calcul d'ordre de grandeur montre qu'il est impossible de mener une évaluation approfondie dans de bonnes conditions ne serait-ce que de la seule activité de recherche en partant du modèlé de comité centralisé comme le comité national du CNRS ou le comité national des universités.
La nouvelle aagence nationale d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AERES, voir la ) dont voici le décret de mise en oeuvre, risque t'elle de souffrir du même effet d'échelle même si elle n'a pas pour mission l'évaluation des invididus ? Elle a pour mission d'évaluer tous les établissements dans l'ensemble de leurs missions ainsi que toutes les unités de recherche. Elle doit constituer des comités d'évaluation et donc prendre en charge l'organisation de l'évaluation d'un établissement. Reste à voir dans quelle mesure ces comités disposent du temps pour comprendre la réalité d'instituts toujours plus gros (110 à 130 personnes dans mon labo)... Et enfin, elle n'est pas en charge de l'évaluation des individus.
Bref, plus de 4 ans après les Etats Généraux de la Recherche en 2004, le problème concret de l'évaluation des individus n'est toujours pas résolu de manière satisfaisante.
11 avril 2009
Triste ronde des obstinés...
En ce début de printemps un peu poussif, alors que le Monde nous révèle quelques extraits du courrier des lecteurs sur la crise universitaire et que Sylvestre Huet continue de nous tenir en haleine avec son grand Soap Opéra du Savoir, du Pouvoir (à désespérer du journalisme), je me dis qu'il est temps de tirer un bilan lucide des six derniers mois:
1) Il n'y aura pas de redynamisation de l'enseignement supérieur sans un effort douloureux concernant le statut des enseignants chercheurs.
Alors que le rapport Schwartz esquissait des pistes intéressantes pour prendre en compte une large diversité de trajectoires professionnelles dans l'enseignement supérieur, le résultat des turbulences de ces six derniers mois est un quasi retour au statut de 1984: ainsi la charge de référence reste de 192 h eq. TD, c'est également le seuil de déclanchement des heures supplémentaires, rien n'a vraiment été décanté pour prendre en compte les formes d'activité pédagogique non présentielles... Et surtout la crispation a été telle que la possibilité de modulation des services sera probablement sous utilisée sur le terrain.
2) Il n'y aura pas de redynamisation de la recherche réussie et durable sans un rééquilibrage des modes de financement entre les financements sur projets montés par des équipes pour trois ans et le financement sur projet collectif destiné aux laboratoires et départements dans le cadre de la contractualisation. Or on n'en prend clairement pas le chemin, d'une part cette revendication est la grande oubliée du mouvement actuel et d'autre part l'affaiblissement dramatique et interminable du CNRS est en train de la priver d'un relai important...
3) Le renouvellement des générations universitaires laissait espérer l'espoir d'experimentations de ces concepts au niveau des PRES, notamment sur la diversification des parcours professionnels. Or ce dont j'ai l'impression c'est qu'au niveau des jeunes générations d'universitaires se produit une polarisation entre deux attitudes: d'un coté ceux qui se crispent dans la contestation et le refus de toute évolution, de l'autre ceux qui, sentant où est leur intérêt, se coulent dans un conformisme parfois habillé des vertus de la modernité et qui s'accompagne souvent d'une abscence de prise de recul. Je ne doute pas qu'il y ait beaucoup de monde partisan d'une autre voie mais on ne les entends pas beaucoup... combien faudra t'il de temps pour qu'on sorte de ces oppositions de postures ?
Tout cela crée des conditions assez peu favorables aux expérimentations de nouvelles pratiques professionnelles qui pourtant seraient bien utiles pour faire marcher la loi LRU et redynamiser sur le terrain l'enseignement et la recherche. Dans ces conditions, l'université et la recherche publique française se préparent des jours bien difficiles. On va sans doute me dire que je suis pessimiste mais cet épisode illustre une fois de plus que l'Histoire ne va pas toujours dans le sens du progrès.
J'entends ainsi souvent mes collègues parler de la catastrophe qui sévit depuis des années dans les universités italiennes, avec comme une once de compassion dans la voix, comme si entre les coins de notre bel héxagone, l'Histoire n'avancait que dans un seul sens tandis que d'autres pays étaient voués à la répétition Sysiphienne.
Ce qui s'est passé depuis plusieurs mois dans nos universités m'incline au contraire à penser que nous aussi rechignons parfois à rentrer pleinement dans l'Histoire (-: ... All this has happened before and it will happen again...

















