19 novembre 2009
The future is unexpected (2)
Suite de ma série de posts inspirée par le texte de Krugman de 1996:
"Eventually, of course, the eroding payoff to higher education created a crisis in the education industry itself. Why should a student put herself through four years of college and several years of postgraduate work in order to acquire academic credentials with hardly any monetary value? These days jobs that require only six or twelve months of vocational training -- paranursing, carpentry, household maintenance (a profession that has taken over much of the housework that used to be done by unpaid spouses), and so on -- pay nearly as much as one can expect to earn with a master's degree, and more than one can expect to earn with a Ph.D..."
Bon, jusque là rien de très nouveau: j'ai déjà entendu cela en travaillant sur les formations doctorales. La question de la valeur des diplômes est déjà présente à tous les niveaux, depuis le doctorat (cf le débat docteur vs ingénieur) jusqu'aux formations de niveau L (cf les discussions sur la désaffection des formations supérieures). En France le débat est encore renforcé par la dévalorisation des métiers manuels et la survalorisation de la formation initiale...
Là où Krugman devient plus intéressant c'est dans la prospective:
"And so enrollment in colleges and universities has dropped almost two-thirds since its turn-of-the-century peak. Many institutions of higher education could not survive this harsher environment. The famous universities mostly did manage to cope, but only by changing their character and reverting to an older role. Today a place like Harvard is, as it was in the 19th century, more of a social institution than a scholarly one -- a place for the children of the wealthy to refine their social graces and make friends with others of the same class."
Effectivement, si la société de la connaissance aboutit à une dévalorisation d'une large classe de métiers de "col blancs", je pense qu'il y aura un impact sévère sur les choix de formations dans les familles. On le voit déjà en France sous une forme biaisée au travers du tropisme pour les filières sélectives censée permettre une meilleure perspective professionnelle que les autres filières. Cependant, je ne crois pas comme Krugman à un krach du secteur d'enseignement supérieur. En tous cas pas dans l'immédiat...
Toute choses égales par ailleurs, l'évolution des attentes des publics étudiants par rapport aux formation supérieure sera progressive comme on l'a vu depuis 25 ans. Cela ne veut pas dire qu'elles n'entraineront pas des évolutions importantes: ainsi depuis mon bac (1983) j'ai vu se développer nombre de formations professionalisantes à l'université, y compris en L3 ce qui fait que le premier cycle général n'est mécaniquement plus un passage obligé. J'imagine que la montée en puissance des IUT a été un boulversement analogue entre l'université des années 60 et celle des années 80. Bref sous l'effet de telles mutations, le paysage du supérieur change mais le concept d'une société où une fraction non négligeable de gens font des études supérieures n'est pas forcément remis en cause ou pas de manière brutale (sur une décénie par exemple).
Ce qui risque vraiment de transformer le secteur, c'est la fin de l'énergie pas chère. La vraie mutation du 20ème siècle en France - et dans nombre de pays développés - c'est la disparition de la main d'oeuvre affectée à la production agricole et manufacturière du fait du développement de la mécanisation, conséquence directe de l'utilisation du pétrole. Un exemple cité par J.M. Jancovici illustre ce point:
"La production d'une tonne de viande de boeuf (avec os) engendre l'émission de 3 à 4 tonne équivalent carbone, soit autant que pour 6 à 8 tonnes d'acier ! Il n'est pas exagéré de dire qu'aujourd'hui nous mangeons du pétrole, car il faut une agriculture intensive pour produire toutes les plantes qui nourriront le bétail, et cette agriculture intensive requiert de la mécanisation et des engrais de synthèse, toutes choses qui n'existeraient pas en pareille quantité sans pétrole."
Dans un monde où l'énergie sera rare et donc chère, il est prévisible que ce mouvement de tertiarisation s'inverse. Cela se fera progressivement si l'adaptation se fait de manière soft ou bien brutalement si on se prend une crise majeure sur la tête faute d'avoir su anticiper les mutations à venir.
Si on se place dans une perspective optimiste, quel avenir pour l'enseignement supérieur dans un monde énergétiquement sobre mais néanmoins en paix ?
Krugman a raison de rappeler qu'un certain nombre d'établissement retrouveront une fonction principalement sociale, au grand dam de Bourdieu et Passeron... Mais au delà de ça, je crois qu'il y aura encore une place pour des études supérieures pour deux raisons:
- Mettre en oeuvre les techniques énergétiquement sobre demandera un certain niveau technique et scientifique (au sens large) sachant que par rapport aux siècles passés, certes energétiquement sobres mais assez peu confortables, le but sera de concilier sobriété et confort...
- La sobriété n'est pas une qualité innée chez l'Homme. C'est même tout l'inverse. Pour paraphraser Edgar Morin, je dirais que l'éducation est probablement le meilleur instrument pour dompter les démons d'homo sapiens demens.
Par contre je n'ai pas dit que ces études supérieures auront la même "forme" ni le même contenu que celles que nous pratiquons actuellement. Probablement pas et c'est un débat à part entière...Mais une chose est sure: les universitaires n'ont pas fini d'être tourmentés par la dualité de leurs missions, entre préparation à l'insertion professionnelle et préparation à la complexité du Monde.
A suivre...
22 octobre 2009
The future is unexpected (1)
Il y a quelques temps, un des lecteurs de ce blog m'a signalé l'article suivant de Paul Krugman, un essai un peu dans l'esprit de mes carbon fictions mais focalisé sur l'évolution des métiers au cours du 21ème siècle sous l'effet de la pression environnementale d'une part et de l'évolution des technologies d'autre part.
Comme beaucoup d'enfants de la fin du 20ème siècle, j'ai imaginé un futur débarassé des métiers tournés vers la transformation ou la production d'objets matériels qui seraient largement automatisés. Grace aux machines, fini les taches pénibles et répétitives! En parallèle, le développement des ordinateurs promettait une multiplication sans précédent de nos capacités de traitement de l'information. Débarassés de la servitude matérielle, accédant à une puissance de traitement quasi illimitée, nous allions pour sur accéder à une nouvelle ère centrée sur la culture, les arts, les sciences et l'épanouissement personnel.
Près de quarante ans après, le futur ne ressemble pas à cela...
Certes, la puissance de traitement des ordinateurs a augmenté considérablement (plus d'un million de fois). Certes nombre de nos machines et outils de production feraient réver n'importe quel industriel des années 70. Mais le rève d'une tertiarisation dans l'abondance semble s'être perdu en route. Là où il y a 50 ans une fraction significative d'une classe d'age trimait dur dans l'agriculture ou dans les usines, nous trouvons maintenant des étudiants ou des employés de bureau, des commercants etc. Leurs corps souffrent certes moins mais beaucoup ne baignent ni dans l'aisance ni dans la sécurité matérielle.
Quelque chose nous a échappé... Mais quoi ?
Selon Paul Krugman, deux causes principales expliquent ce phénomène. La première c'est une loi de base de l'économie qui nous dit que ce qui est abondant ou facile à produire n'est pas cher:
"A world awash in information will be a world in which information per se has very little market value. And in general when the economy becomes extremely good at doing something, that activity becomes less rather than more important. Late 20th-century America was supremely efficient at growing food; that was why it had hardly any farmers. Late 21st-century America is supremely efficient at processing routine information; that is why the traditional white-collar worker has virtually disappeared from the scene."
Je n'irais pas jusqu'à parier un verre de Coca-Cola sur tout ce qu'il dit, en particulier la disparition des "cols blancs" que je vois mal à court terme. Mais il y a du vrai dans le diagnostic.
Mon colocataire est un exemple de ce qu'il décrit: il travaille comme téléconseiller sur une plateforme téléphonique et dans cette branche les salaires sont plus proches du SMIC que du médian et la pression au travail bien présente. Et c'est effectivement un exemple de boulot où l'on doit traiter un grand nombre de "dossiers" assez similaire: on est en plein dans le traitement routinier de l'information et l'objectif des employeurs c'est de minimiser le cout là dessus. Si on extrapole, un certain nombre de métiers de ce type vont probablement disparaitre comme les paysans du fait de la mécanisation ou des ouvriers du fait de la délocation et de la robotisation. D'ici quelques années, il sera en effet possible de mener à bien un certain nombre d'opérations simples par téléphone avec un automate dont le comportement sera tel qu'il sera difficile à distinguer d'un être humain.
L'autre cause avancée par Krugman, c'est une autre loi de l'économie: ce qui est rare ou difficile à produire est cher...
Je l'ai déjà dit maintes fois sur ce blog mais au cours de ce siècle, nous allons assister à une raréfaction d'un certain nombre de matières premières et des denrées agricoles. Cela va forcément entrainer une revalorisation des métiers liés à l'extraction et la transformation de celles ci ainsi qu'à la production de denrées agricoles.
Dans le seceur agricole, l'alimentation bio ainsi que l'explosion prévisible du prix des engrais (produits à partir d'hydrocarbures) va à mon avis entraîner un "retour à la terre" d'abord volontaire ("vive le bio") puis au fil du temps, nettement moins volontaire (il faudra bien compenser la baisse des rendements agricoles entrainée par le réchauffement climatique puis par la fin des engrais chimiques pas chers)...
L'industrie n'échappera pas à cette tendance. En effet, la réalité que nous occultons tous c'est que depuis 15 ans, nous avons construit notre confort matériel sur une désinflation qui trouve son origine dans l'exploitation intensive d'environ 300 millions de paysans chinois dans des usines. Mais la Chine change... Les enfants de ces ouvriers ne voudront pas vivre comme leurs parents en s'entassant dans des dortoirs pour ne même pas gagner de quoi payer une assurance maladie ou leur retraite. Ils voudront aussi consommer ce qu'ils produisent et, s'ils y arrivent, ils n'auront plus besoin de faire des courbettes pour nous vendre leurs produits... Le coût du "made in China" va donc forcément grimper. Et si le vieillissement annoncé de la Chine ou le réchauffement climatiques entrainent des turbulences sérieuses, ça sera comme si l'atelier du Monde s'arrêtait de tourner.
L'avenir de la société de la connaissance ne prendra peut être pas le chemin que nous imaginons... Tous médecins, avocats, commercial à haut revenus comme dans "Capital" ? Je ne crois vraiment pas... De manière un peu provoquante, l'employé de banque, le téléconseiller, le commercial de base et certains avocats sont délocalisables et automatisables en partie ou en totalité. Par contre je parierai plus le plombier, le charpentier, le chauffagiste et l'agriculteur. Et dans le tertiaire, le cuisinier, le restaurateur et l'aide ménagère ont un avantage décisif: il ne sont ni remplacables par une machine, ni délocalisables...
Mais s'il y a un secteur dans lequel le choc sera considérable, c'est probablement celui de l'enseignement supérieur...
A suivre...
28 août 2009
Darwin, Internet et l'IA (3)
Alors où les évolutions issues de la révolution des technologies de l'information nous mèneront t'elles ?
La première réponse qui me vient à l'esprit, c'est surement pas où nous imaginions. Déjà, avec 10-15 ans de reculs, je vois la divergence entre ce que j'imaginais et ce qui se produit...
Comme Nicholas Carr, je suis finalement enclin à penser que cette révolution nous fera évoluer. Evidemment, pas tout le monde car une grande partie de l'humanité n'a pas encore accès à l'électricité et donc encore moins à l'Internet... et parmis le milliard d'internautes supposés, beaucoup ne l'utilisent qu'épisodiquement. Mais l'évolution de la petite minorité d'humains qui en fait un usage intensif sera intéressante à observer.
Ce qui est intéressant c'est que la civilisation de l'Internet va opérer une pression environnementale sur les individus, une pression portant non pas sur des caractéristiques physiques ou biologiques mais sur des caractéristiques comportementales. Ceux et celles qui s'intégreront le mieux dans les sociétés connectées seront celles et ceux qui s'adapteront le mieux à la nouvelle donne informationnelle créée par le Net.
C'est là qu'on voit Darwin pointer le bout de son nez, sauf que Darwin discutait de la sélection par des pressions environnementales portant sur des caractères biologiques ou physique. Mais depuis, on a fait du chemin...
Depuis 40 ans, en Sibérie, une équipe russe autour de Dmitri Belyaev mène des expériences très intéressantes sur les renards argentés de Sibérie. En gros, ils sélectionnent une population de renard sur des traits de caractères comportementaux (notamment une faible agressivité et une absence de peur de l'Homme). Le résultat surprenant, c'est qu'au fil des générations, les renards ainsi sélectionnés deviennent de plus en plus proches d'un animal domestique. Au delà du comportement, des différences physiques sont apparues au niveau des oreilles, de la queue et de la fourrure des renards, différences analogues à celles qui existent entre le chien et le loup.
Bref, je vous passe les détails, mais il semble que par la sélection sur critères comportementaux, l'équipe de Belyaev soit arrivée à domestiquer le renard argenté tout comme l'Homme a réussi à domestiquer le loup (ce qui a donné les chiens) il y a environ 15000 ans... Le point qui ressort de ces travaux, c'est qu'une sélection comportementale finit par entraîner une altération sinon du génome ou du moins de son expression.
Alors qu'en sera t'il si des générations d'humains baignent dans le flux d'informations issus du net. On peut évidemment être tenté de penser que cela nous influencera... mais surement pas par un mécanisme aussi simple que la domestication des renards argentés. Tout simplement parce que 40 génération humaines c'est au bas mot un millénaire et nul ne sait ce qu'il adviendra des civilisations actuelles sur une aussi longue échelle!
Par contre, à beaucoup plus court terme, comme je l'ai déjà écrit, notre rapport au savoir va se modifier. Nous commençons déjà à "fonctionner" différemment sur le plan intellectuel et je pense que cela va s'amplifier pour devenir permanent... Par le biais de l'interconnexion, une partie de l'humanité va baigner dans un bain culturel plus uniforme non seulement par son contenu mais aussi par son rapport à la connaissance. Je crois que là réside la vraie rupture historique.
Qu'en sortira t'il ? Difficile à dire... l'hyperempire pronostiqué par Attali avec l'aliénation de l'Humain aux forces du marché ? Peut être. Mais peut être pas sous la forme attendue car l'univers matériel va se rappeler à nous avec force. Sans compter le fait que l'explosion informationelle va mettre nos systèmes politiques à rude épreuve. Comme par le passé, la Nature et nos propres créations engendreront des pressions qui nous feront lentement mais surement changer au fil des décénies.
Quoi qu'il en soit, au moins, il n'y aura plus besoin de chercher très loin l'intelligence artificielle. J'aime assez ce qu'en dit Nicholas Carr:
"as we come to rely on computers to mediate our understanding of the world, it is our own intelligence that flattens into artificial intelligence".
Mais essayer de savoir à quoi elle ressemblera est aussi difficle que d'imaginer comment l'internaute de 2010 fonctionne pour le chevalier paysan de l'an 1000 au lac de Paladru.

Pour en savoir plus: un site web complet sur l'expérience de domestication par sélection génétique des renards argentés de Sibérie.
22 août 2009
Darwin, Internet et l'IA (2)
En matière de science, on peut essayer d'analyser plus précisément ce que l'intelligence collective permet et ce qu'elle ne permet pas... Je ne prétends pas avoir une réponse complète à cette question mais quelques éléments issus de mon expérience directe.
Pour moi, la chose la plus positive sortant de la mise en réseau est la possibilité de mettre en place des collaborations et donc de rapprocher des expertises complémentaires. Avant les évolutions technologiques récentes, c'était nettement plus compliqué bien que pas impossible.
En revanche, il y a des choses que ne permet pas forcément l'intelligence collective.
En général, elle lisse les dissensus et tend à étouffer les intuitions qui ne sont pas mainstream. Cela peut se faire de manière subtile: ainsi la croissance du nombre de publications en physique à incité l'American Physical Society qui édite les Physical Reviews à créer des sélections d'articles. Il y a eu des sélections thématiques comme les virtual journals. Puis plus récemment, une sélection d'articles susceptibles d'intéresser les physiciens par delà les branches des sous disciplines (Physics: spotlighting exceptional research).
Or que sont ces outils sinon de formidables amplificateurs de tendances et de modes ?
Soyons clairs, je ne dis pas qu'ils sont inutiles, ni mal foutus. Au contraire, je les apprécie bien dans mon travail... Mais lucidement, il faut bien voir que devant la masse d'articles qui sortent, une communauté fortement connectée tend à fabriquer du consensus et du mainstream. Or, comme le dit très justement Tom Roud sur son blog:
"Les vrais papiers dangereux pour la science sont les papiers faux acceptés voire encensés par la communauté, parce qu’ils confirment leurs préjugés. Leurs défauts sont donc invisibles à l’intelligence collective, et seuls des efforts individuels, une vraie contre-recherche, de vrais contre-papiers, peuvent faire avancer les choses."
A cela j'ajouterais volontier que les indices qui pourraient éventuellement indiquer que nos préjugés doivent être remis en question risquent fort d'être noyés dans le flot et exclu du mainstream généré par l'intelligence collective. Toujours ce bon vieux Shanon qui nous attend au coin du Net!
A suivre...
15 août 2009
Darwin, Internet et l'IA (1)
Je suis né bien avant que l'Internet ne devienne omniprésent.
Enfant, puis adolescent et enfin étudiant, j'ai grandi dans une culture de l'écrit mais aussi de l'image. Le savoir était alors stocké dans des bibliothèques et rendu aisément accessible, sous une forme plus compacte, dans des encyclopédies. L'accès au savoir prenait du temps et l'enseignement que j'ai suivi comportait une part de mémorisation que je trouvais d'ailleurs trop importante.
A la fin des années 80, j'ai commencé à utiliser l'Internet principalement comme véhicule pour du courrier électronique. Même si le Net permettait l'échange de fichiers via ftp ou par mail, il n'avait pas encore altéré notre manière de travailler ni d'appréhender le savoir. C'était juste des tuyaux plus rapides pour communiquer dans un monde qui n'avait pas changé son rapport au temps et au savoir.
C'est en 1993 qu'avec l'invention du Web, les choses ont radicalement changé: non seulement il était possible de mettre à disposition des données mais surtout le Web les reliait entre elles via les liens. Autre nouveauté: chacun pouvait contribuer à alimenter le Web. Et en 1994, j'avais mis en place un serveur Web pour présenter les activités de notre labo.
Rapidement avec quelques uns, nous avons vu le potentiel du Web: permettre de rendre disponible une information de qualité, structurée au moyen de l'hypertexte... En clair, devenir une référence dans un domaine, un peu comme une biliothèque mais accessible de n'importe quel ordinateur et ouverte 24h24. C'est la démarche que j'ai eu avec la Guilde des Doctorants. Somme toute, il s'agissait de transcrire sur le net une démarche de synthèse familière par ailleurs...
Ce que je n'avais pas complètement perçu, c'est l'explosion du volume de données et de la redondance sur le Net. Cette explosion informationnelle dont j'ai déjà parle sur ce blog, commence d'ailleurs à poser questions. Ainsi Nicholas Carr dans un article récent intitulé "Is google making us stupid ?" se demande dans quelle mesure l'explosion du Net et le développement d'outils comme Google ne sont pas en train de modifier nos processus cognitifs. Ainsi, à une lecture approfondie de textes écrits longs se substituerait peu à peu une tendance au butinage de notes synthétiques, pas forcément très approfondie. Ainsi, la lente digestion de "sommes" sur un sujet serait peu à peu remplacée par la lecture plus ou moins rapide de quantités de petits documents, un peu comme si la connaissance ne se digérait plus qu'en tapas...
Plus largement, nous qui avons vécu les débuts d'Internet avons souvent vanté les mérites de l'intelligence collective sur l'intelligence individuelle voire déliré sur l'émergence de cette nouvelle forme d'intelligence. Mais sommes nous surs que l'intelligence collective est nécessairement plus performante que des intelligences faiblement connectées, conservant une large marge d'indépendance ?

Si je me base sur mon expérience de scientifique, rien n'est moins sur. Je vois quotidiennement dans mon travail comment des effets de mode prennent naissance dans des communautés fortement connectés et sont amplifié par la circulation instantée des prépublications. D'un autre coté, il est indéniable que cette circulation accrue d'information permet de renforcer au moins numériquement l'effort consacré à explorer un nouveau sujet, de faciliter des collaborations et de diminuer le temps lié à la diffusion de l'information.
Alors quel regard jeter sur ces évolutions ? Qu'est ce qui l'emporte: le gain d'efficacité induit par l'interconnexion des cerveaux ou le panurgisme induit par cette même interconnexion ? Y'a t'il vraiment matière à s'interroger où s'agit t'il de psychotage paranoide de vieux crouton dépassé ?
A suivre...
21 mai 2009
La société de la connaissance (3): la croisée des chemins.
Dans un précédent post, j'avais raconté comment j'avais soulevé la question de l'impact de la crise environnementale et énergétique sur la "société de la connaissance" lors d'une réunion à Lyon.
Pour tout dire, ma question a comme qui dirait... jeté un froid. Je m'y attendais un peu mais, honnêtement, pas à ce point. Mais bon, c'est dans ma nature de poser des questions perturbantes. Chaque intervenant a donc tenté de répondre comme il le pouvait:
Ainsi, pour Pierre Caillet, les infrastructures de cette société permettront de gagner en productivité dans la manipulation de l'information ce qui permettra d'éviter ou d'atténuer les difficultés.
Personellement, je n'y crois pas trop: comme Jancovici, je commence à penser sérieusement que les contraintes physiques seront trop importantes pour qu'on passe à travers en faisant du buisness as usual. En fait, les infrastructures permettront de gagner en efficacité et en terme d'impact environnemental dans les processus de production mais, en l'absence de changement de mentalité collectif, le risque est important qu'un effet rebond ne ruine ces gains.
- Pour François Xavier Pénicaud, la question n'est pas facile. Elle renvoie à la déshumanisation de la connaissance et à la difficulté à gérer la complexité générée par notre société.
Certes... je suis bien d'accord mais ça ne réponds pas à la question mon cher FX (-: ...
- De son coté, Céline Bos a pris le problème par la "face nord" en assumant la société de la connaissance comme une utopie. En clair, si cette utopie tient ses promesses, on peut espérer que la société de la connaissance prendra en compte le caractère limité de la planète pour faire émerger de nouveaux paradigmes et aider l'Humanité à traverser la crise environnementale et climatique.
Même si elle peut paraître d'un optimisme exagéré, j'ai trouvé cette réponse profondément honnête et pertinente. Au moins c'est clair: elle replace le concept de société de la connaissance à sa juste place - une utopie - et elle souligne le point clé: la nécessité de faire émerger de nouveaux paradigmes pour que cette utopie ne se fracasse pas sur la dure réalité.
Mais c'est finalement Anne Marie Comparini qui aura levé le voile sur ce qui pourrait être un chemin vers une solution: En somme, c'est la frugalité heureuse".

PS: dessin trouvé sur ce blog.
18 mai 2009
La société de la connaissance (2): idées glanées...
Pour revenir sur la réunion "Société de la connaissance" du Modem à Lyon dont j'ai parlé dans un précédent post, quelques points intéressants mentionnés par Anne-Marie Comparini:
- Le risque que la montée en puissance de la société de la connaissance n'aboutisse à une forme de fracture sociale avec l'émergence d'une nouvelle classe d'exclus.
- La remarque que tout ceci s'est déjà produit par le passé: dans l'Histoire, à plusieurs moments, des sociétés et des pays ont pris un avantage compétitif sur leurs compétiteurs au travers d'une ou plusieurs percée technologique, conceptuelle, intellectuelle...
- L'importance de nouvelles pratiques de dialogue s'appuyant sur des outils techniques mais qui ne se résument pas à cela. Ainsi il y a un travail énorme à faire sur les conditions d'acceptabilité des progrès technologiques.
- L'importance d'une discipline pour tenir sur le long terme les grandes lignes d'une stratégie. En clair, les stratégies de l'innovation sont peu compatibles avec des stratégies de court terme et avec les effets d'annonces.
Plusieurs des intervenants ont souligné le rôle entre l'éducation au sens large dans l'émergence d'une société plus créative. Au delà de l'institution scolaire, cela pose la question du contexte initial (enfance, éducation familiale) dans le processus de construction de l'individu. J'ai eu l'impression que chacun des intervenants sent qu'on n'est pas vraiment sur la bonne pente mais il n'est pas pour autant évident de dégager des solutions.
En fait, Anne-Marie Comparini a bien soulevé le paradoxe qui réside dans la différence de vitesse l'évolutions des mentalités et la vitesse de diffusion des connaissances: ainsi, l'adéquation entre l'humain et l'avancement des connaissances reste à construire. C'est probablement un des défis principaux dans l'émergence d'une société de la connaissance. Le problème de l'explosion informationnelle dont j'ai déjà parlé est d'ailleurs un aspect de ce problème plus vaste soulevé par A.-M. Comparini...
Quant à l'autre défi, c'est celui qui fait l'objet de la question que j'ai posée. Et dans un prochain post, je vous résumerai ce qu'en ont dit les intervenants.
16 mai 2009
La société de la connaissance (1): une utopie de plus ?
Il y a quelques semaines, j'ai assisté à une réunion organisée par les jeunes du Modem à Lyon consacrée à la société de la connaissance (voir l'annonce). C'est FX qui m'a envoyé l'invitation et bon, vu le sujet et comme c'était à Lyon même, j'y suis allé.
En fait c'était une table ronde avec comme intervenants les personnes suivantes:
- Anne-Marie Comparini, ancienne présidente de la région Rhône-Alpes et maintenant consultante européenne
- Pierre Caillet, expert en capitalisation des connaissances et de l’immatériel, fondateur de l’entrprise innovante Ginkyo management.
- François-Xavier Pénicaud, co-animateur de la commission national MoDem “enseignement sup., recherche, innovation”, et spécialiste en ingénierie pédagogique et sciences de la cognition.
- Céline Bos, docteur & enseignante d’économie et de gestion à l’Université de Savoie, experte en management de l’innovation et de la créativité.
En fait, je ne vais pas détailler dans ce post tout ce qui s'est dit d'intéressant. Je vais plutôt parler d'un truc qui m'a fait tilt.
En fait, durant les exposés et dans les réponses aux question du public, j'ai senti qu'il se dégageait de tout cela une vision assez idéalisée de la société de la connaissance. Céline Bos l'a d'ailleurs dit: pour elle, c'est une forme d'utopie, pas forcément réalisable mais qui peut nous inspirer. Finalement, comme l'a fait remarquer Anne-Marie Comparini et comme l'a décrit Attali dans "Une brève histoire de l'avenir", le paradigme de la société de la connaissance ne date pas d'hier: ce qui nous est vendu aujourd'hui s'est déjà produit par le passé.
Mais la différence c'est que les vagues successives d'inovation qui se se produites par le passé n'ont pas buté sur les contraintes environnementales. Lorsque l'on a inventé la machine à vapeur, le monde était encore "infini" y compris pour l'Empire Britannique et même pour toutes les puissances européennes. C'était encore plus vrai lors des ruptures antérieures comme l'imprimerie. Et du coup, à chaque fois qu'un pays ou un ensemble de pays a réalisé une percée conceptuelle ou technologique, il a pu pleinement en tirer parti.
Mais pour la première fois dans notre Histoire, cela n'est plus vrai. Or, comme l'explique très bien Jean-Marc Jancovici, le déploiement de la société de la connaissance n'est pas forcément synonyme d'empreinte écologique réduite. Ainsi, il faut plusieurs centaines de kilos équivalent carbonne pour fabriquer un ordinateur. De même, les mêtres carrés de bureaux emblématiques d'une société tertiarisée consomment de l'énergie en chauffage, en éclairage et climatisation. Les datacenter de Google sont construits à coté d'une centrale électrique pour alimenter les serveurs et systèmes de refroidissement (pour en savoir plus)... Bref, un certain nombre des éléments de la société de la connaissance qu'on nous vend ont en fait une empreinte écologique loin d'être négligable:voir l'article récent posant la question de l'impact de nos gadgets sur le réchauffement climatique.
D'où la question que j'ai naivement posée aux intervenants: "Comment est ce que la finitude des ressources naturelles et en particulier la raréfaction de l'énergie bon marché vont impacter sur les métiers de la société de la connaissance ?"
Alors, avant que je décrive les réponses des intervenants, qu'en pensez vous ?
01 février 2009
La révolution est faite: vive la révolution...
En ces temps d'ébullition dans le monde de l'enseignement supérieur et de la recherche, je n'oublie pas de continuer la série de posts que j'ai commencé sur la révolution en train de s'opérer dans notre écosystème professionnel.
Comme le souligne Jean-François Méla dans son blog, l'objectif de ce "nouveau management public" de la recherche et de l'enseignement supérieur est clair: il s'agit de mettre en place un financement budgétaire des universités et des effectifs de recherche fondé sur la performance, d’augmentation progressive de la part de financement sur projet de la recherche, de financement effectif des unités de recherche sur leurs performances, y compris pour le financement récurrent (Conseil des politiques publiques du 11 juin 2008).
Le problème c'est que ces nouveaux modes d'organisation induisent des comportements d'autoprotection chez ceux qui les subissent. Et en l'occurence, la meilleure protection vis à vis de l’entrepriseinstitution, c'est la prise de distance décrite par Gilles Martin dans une note récente de Zone Franche. Du coup, comme dans les entreprises, on prend le risque d'engendrer une génération de sceptiques dont la réussite dans la vie ne passera désormais plus par l’accomplissement professionnel. Sur des métiers comme les notres, les conséquences peuvent être désastreuses.
En premier lieu dans notre mission pédagogique: comment valoriser la connaissance et le progrès scientifique dans la société si ceux et celles qui sont chargés de le diffuser le font sans enthousiasme ? Depuis des années, on s'inquiète de la désaffection des études scientifiques en y cherchant de multiples causes, souvent exogènes à l'université. Ceci dit les universitaires ne sont t'ils pas aussi parmis les premiers responsables de cette évolution ?
Enfin en matière de recherche, les ravages seront sans aucun doute au rendez vous. En alignant ses méthodes de management et ses conditions de travail avec ce qu'on ne trouve pas de meilleur dans les entreprises (voire ce qu'on y trouve de pire), le monde de la recherche se prive d'un avantage concurrentiel important. Du coup, les différences entre écosystèmes s'estompant, les personnes les plus dynamiques et les plus créatives choisiront le territoire le plus vaste pour y développer leurs talents. Et bien sur, ce ne sera pas le monde académique qui n'offre pas autant d'opportunités de rebond que le vaste monde socio-économique...
Nous récupèrerons donc des gens moins dynamiques, de plus en plus conformistes et donc finalement moins créatifs qui, comme disait dans le temps un de mes amis de la Guilde des Doctorants, sont entrés à cause de la lumière et du chauffage. Les parcours professionnels dans l'enseignement supérieur et la recherche se standardiseront de plus en plus, enfermant les individus dans une hyperspécialisation scientifique de plus en plus poussée et diminuant d'autant la créativité collective.
Le bilan final d'une telle politique est tristement prévisible: on aura embauché du monde, avec des salaires fortement différentiés ce qui coutera plus cher globalement et le tout pour un output inférieur.
A suivre...
14 janvier 2009
L'hyperempire, l'explosion informationelle et l'extension du domaine de la lutte.
Les années 80 puis 90 virent le développement du commerce mondialisé: dans les années 80, ce furent les industries lourdes qui prirent de plein fouet la concurrence des pays en voie de développement. Ensuite, avec les accords sur la libéralisation du commerce et le développement du transport aérien, la révolution des technologies de l'information permit à de grosses entreprises de fonctionner en zéro stock, voire de mettre en place de nouveaux modèles liant directement commandes à la production comme chez Dell.
Cette même révolution des technologies de l'information a permi l'essor des technologies de surveillance en particulier en Angleterre au point que certains parlent d'une véritable société de surveillance. Dans le monde de l'entreprise, la même tendance existe au travers du management sur indicateurs basé sur le système d'information de l'entreprise: time sheets, indicateurs, reporting et autres ERP font désormais partie du quotidien des salariés des grandes entreprises...
Nombre de salariés se voient donc imposer des rythmes non choisis dans leur activité professionnelle et, par ricochet, dans leur vie quotidienne. Le principal effet de la révolution des technologies est la contraction du temps. Bien sur, il y a de rééls gains de productivité avec nombre de services qui permettent réélement de se libérer du temps (qui regrettera d'avoir à se déplacer pour commander un billet de train ou faire un virement bancaire). Mais il y a aussi les cotés négatifs: augmentation de la pression au travail, temps découpé, baisse de la capacité à prendre du recul dans son travail et dans sa vie...
Ainsi, alors que la révolution des technologies de l'information aboutit à diminuer considérablement le temps de traitement et d'accomplissement de certaines taches, le temps apparait comme la ressource rare par excellence.
L'explication de ce paradoxe nous est en fait connue depuis 1948. Cette année là, Claude Shannon qui travaillait chez IBM fondait la théorie de l'information et montrait qu'il ne faut pas confondre quantité de données et quantité d'information. Pour faire simple, il y a exponentiellement plus de données que d'information... La révolution des technologies de l'information nous permet de manipuler considérablement plus de données qu'auparavant. Elle ne nous a pas pour autant appris à en extraire exponentiellement plus vite la substantifique moelle.

En fait, si la capacité des processeurs a régulièrement doublé suivant les prédictions de Moore, il n'en est pas de même du ceveau humain. Ainsi la démocratisation de l'éducation secondaire puis supérieure ont certes considérablement augmenté le niveau de connaissance des générations qui se sont succédées depuis plus d'un demi siècle mais cela n'a pas suffit. La capacité de mise en perspective des connaissances, d'extraire l'information des monceaux de données qui sont maintenant disponibles n'a pas progressé à la même vitesse au point qu'on peut parler de tendance à la "déculturation" de notre société alors que le "niveau culturel" n'a peut être jamais été aussi élevé.
Cette élévation du niveau a également eu pour conséquence une montée de la compétition entre individus alors que la qualification des emplois n'a pas suivi l'élévation de niveau d'études. Il en découle une montée du sentiment de déclassement qui renforce encore la compétition entre individus. Je me souviens encore du silence embarassé durant le débat entre deux candidats à la présidentielle en 1995 devant cette réalité brutale: nous allions former 250000 diplomés de niveau Bac+4 pour moins de 100000 emplois. Depuis, le phénomène s'est pleinement déployé et à contituné à renforcer le désenchantement de la jeunesse.
Ces évolutions créent les conditions d'un changement de paradigme quant à la place de l'individu dans les sociétés. Du citoyen s'intégrant dans des collectifs (la ville, l'entreprise) et participant à leur construction, nous passons à une notion d'individu veillant à préserver sa valeur au milieu d'un vaste marché. C'est le régne de la compétition tous azimuths prophétisé par Houellebecq dans L'extension du domaine de la lutte.
C'est aussi le commencement d'un délitement de la démocratie. Sous la double pression de la raréfaction du temps choisi et de l'explosion informationelle, le citoyen se trouve de moins en moins à même d'appréhender la complexisté du monde qui l'entoure et se laisse gagner par le sentiment qu'il est de moins en moins capable d'influencer un quelconque destin collectif au delà des murs de sa maison. Gagnés par ce que Wurman appellait l'information anxiety, les individus se replieront alors sur soi, tendant au plus de préserver tant bien que mal leur "valeur" sur le marché du travail. Ainsi, "Chacun ne se sentira plus guère responsable que de sa sphère privée, à l'exclusion de toute relation altruiste, d'attachement ou de solidarité ; le monde ne sera plus alors" souligne Attali, qu'une "juxtaposition de solitudes et de masturbations".
Alors comment désamorcer ce cercle vicieux ? Comment vivre des révolutions comme celles des technologies de l'information sans basculer pour autant dans le règne de l'individualisme et dans l'hyperempire ?
Evidemment on peut adopter une posture de refus des évolutions technologiques comme Paul Virillo ou de refus total de toute forme de "marché" comme une partie de l'extrème gauche. Mais c'est se planquer derrière une ligne Maginot... Une des pistes intéressantes, c'est d'agir à nouveau sur le temps. C'est sa raréfaction qui crée les conditions du repli sur soi. La perte de la maitrise du temps crée les conditions d'un affaiblissement des états démocratiques et donc de basculement dans ce qu'Attali appelle l'hyperempire. Voila un des thèmes sur lesquels on aimerait entendre les partis progressistes s'exprimer.... L'autre c'est évidemment l'éducation car comme le dit Wurman, "the greatest crisis facing modern civilization is going to be how to transform information into structured knowledge". Mais c'est plutot pour d'autres posts...
Au lieu de cela, nous avons l'hyperprésident qui nous annonce qu'un monde nouveau sortira de la crise et que nous devons nous y préparer en travaillant plus.

Pour en savoir plus: un papier intéressant sur l'explosion informationelle.

















